Hi no ken

            Il y a des mots ou des expressions qui peuvent en un tournemain changer notre perception d’une technique ou même d’un art martial au complet. Avec Hatsumi sensei, si l’on est à l’écoute, on réalise qu’il nous offre plusieurs de ces moments charnières qui peuvent changer complètement notre perception d’une technique. À plusieurs reprises lorsque l’on travaillait le sabre, il a parlé de rendre son arme vivante. Le fait qu’il revienne sur le sujet n’avait fait qu’attiser ma curiosité sur ces mots. Que ce soit un bokken en bois ou un katana en métal, c’est de la matière inerte, ce n’est pas vivant. Comprendre cela devenait un défi intéressant.

Le lien s’est fait au moment où il parlait de Hi no ken. Hi vient de himitsu ( 秘密 ) qui veut dire secret, mais aussi cela établi un lien avec l’enseignement ésotérique du bouddhisme. Pour ce qui est du mot ken, vous le savez déjà, cela désigne le sabre. Dans la plupart des écoles de sabre, on reproduit avec exactitude les mouvements que le professeur a faits. D’une génération à l’autre, on fait des copier-coller. Mais est-ce vraiment la bonne façon de survivre à une attaque au sabre?

L’enseignement de ces katas est un outil nécessaire pour transmettre de la mécanique et enseigner des façons de faire afin que certains mouvements comme des blocages, des attaques ou des déplacements ne tombent pas dans l’oubli. Mais travailler de cette façon fait appel à notre intellect. Hatsumi sensei a parlé souvent du divin qui est en nous et c’est là que la doctrine ésotérique du bouddhisme nous rejoint. Il faut apprendre à se fier à notre intuition et à délaisser les modèles robotisés. Dans un combat, si vous faites appel à votre intellect, vous serez presque toujours une fraction de seconde en retard sur votre adversaire.

En travaillant avec notre instinct, on peut rendre son sabre vivant. Bien sûr, c’est une image. Cela signifie que l’on doit arriver à bouger naturellement sans avoir le besoin d’établir mentalement une stratégie. Si le sabre est bien maîtrisé, le corps bougera de la bonne vitesse, dans le bon angle et au bon moment. On ne cherchera pas à positionner notre sabre, c’est lui qui va positionner notre corps. C’est le divin qui est en nous qui conduit et non notre intellect. C’est le sabre qui s’adapte au combat en nous guidant sur ce que nous devons faire.

On peut voir aisément la différence entre un sabreur qui axe son expérience uniquement sur les katas d’un sabreur qui a su dépassé ce stade. Plusieurs outils s’offrent à nous pour voir cette différence. Le plus simple est de s’attarder au te no uchi qui peut se traduire simplement par le sabre à l’intérieur de nos mains. Lorsque l’on bouge, il est normal de changer fréquemment l’angle du tranchant de notre sabre. Si l’on maîtrise bien les te no uchi, on ne verra jamais le sabreur cassé ses poignets ou donner des secousses pour faire tourner la lame. En le regardant on a l’impression que la lame tourne par elle-même, elle semble vivante entre les mains du sabreur d’expérience. Il n’y a aucune magie dans cela, le simple fait de relâcher la pression ou au contraire d’appuyer très légèrement du bout des doigts sur la poignée sera suffisant pour que le sabre bouge dans la bonne direction. Si l’on est obligé de donner un coup de poignet ou de relâcher complètement la tsuka pour faire pivoter le sabre c’est que l’on n’a pas encore atteint la capacité de rendre notre lame vivante. Lorsqu’un étudiant se présente et me dit qu’il excelle dans le maniement du sabre, je lui fais faire un simple exercice sur la façon dont le sabre doit bouger entre nos mains. La plupart ne passent pas le test et réalisent que le sabre a encore énormément de choses à nous enseigner.

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Se faire challenger…

J’enseigne les arts martiaux depuis 1982. À cette époque, il arrivait occasionnellement que des gens essaient de tester leurs compétences de combat en tentant de combattre le professeur. À quelques reprises, j’ai rencontré des gens désiraient se battre avec moi et qui me demandaient de leur remettre une ceinture noire s’ils gagnaient. Généralement, ce type de provocation se terminait lorsque je leur demandais de signer une décharge comme quoi je n’étais pas responsable des frais d’hospitalisation et des risques de poursuites. Ceux-là, c’étaient les plus faciles.

Un jour, un homme me demanda pour essayer des techniques. Il paraissait très gentil, d’une politesse sans reproche. Comme la plupart des écoles, j’offre un essai gratuit. Lorsque nous avons pratiqué des saisies au collet, il m’a demandé de lui démontrer la technique simple qui utilisait des points de pression. Mais au lieu d’attendre que je lui explique, il s’est rapidement laissé entraîné au sol et tenta de me projeter la tête contre mon bureau qui était dans le coin du dojo à cette époque. Heureusement pour moi, je ne fais jamais confiance aux gens que je ne connais pas. Au moment de sa tentative de tomoe nage, visiblement cette personne était bonne en judo, mais j’ai réussi à devancer légèrement sa projection en l’amenant au sol. J’ai mis mon pouce dans sa gorge pour le faire toussoter un peu et calmement je lui ai dit que l’on ne devait jamais sous-estimer son adversaire et que ce qu’il avait tenté de faire aurait pu être dangereux. Il s’est levé, est allé mettre ses chaussures et est parti sans dire un mot.

J’ai eu plusieurs fois à contrer des gens qui avaient ce type d’attitude. Mais dans le cadre d’un cours d’art martial, il y a tout de même généralement un certain respect, une limite que les gens ne dépassent que très rarement. Il en va tout autrement lorsque l’on enseigne à des groupes de gens qui oeuvrent dans le domaine de la sécurité.

Hier soir en enseignant une technique où il y avait un take ori, il m’est revenu à l’esprit une anecdote que j’avais complètement oubliée. Sur une formation que je donnais, l’un des participants n’arrêtait pas de remettre en question les techniques que je démontrais. Il tenait à prouver aux autres qu’il était meilleur que moi et que probablement dans sa tête, il aurait aimé que ce soit lui qui donne la formation. Toutes les fois où il tentait de s’imposer en modifiant la technique, je démontrais de façon logique le danger d’utiliser cette procédure et pourquoi on ne devait pas agir de cette manière. Plus je défaisais ses techniques et plus il se montrait agressif. Finalement, il en est venu à me saisir au collet en disant de me sortir de cette situation si j’étais si bon que cela. Au moment où il s’apprêtait à donner un punch, j’ai fait une clé style ura gyaku sur sa main afin de bien le contrôler. Le type s’est rapidement retrouvé à genou, incapable de bouger. Plus je le tenais, plus il gueulait après moi en disant qu’il allait me donner une volée. Naturellement je n’ai pas relâché ma clé. Toute l’attention était sur nous. Il y avait une rangée de chaises derrière moi. Sans relâcher ma clé, j’obligeais le type à me suivre à genou. Je me suis assis et j’ai demandé aux gens d’approcher. Et là, sans relâcher la clé qui contrôlait l’homme de plus en plus agressif, j’ai pris mon temps pour expliquer que je n’étais pas là pour me confronter avec eux, mais pour leur apprendre de nouvelles techniques et que chaque minute perdue en confrontation était perdue à leur dépend. Durant ce temps, mon agresseur commençait visiblement à se fatiguer. Être en crise comme il l’était demande beaucoup d’énergie et visiblement il commençait à s’épuiser. Après plusieurs minutes je le lâchai en retournant dans le centre de la salle. Il s’est assis sur une chaise et je n’ai plus eu de problèmes avec lui.

Une autre fois durant une pause avec un autre groupe en sécurité, j’étais assis au sol en discutant avec quelques participants. Un homme m’a sauté sur le dos en me faisant une encolure. Par la suite, j’ai su que c’était un pratiquant de MMA. Je m’en étais sorti assez facilement, mais j’avoue que je ne m’attendais absolument pas à me faire essayer durant la pause. Habituellement, les gens essaient les instructeurs lorsque tous les yeux sont tournés vers eux. En deux ou trois secondes, j’avais repris le contrôle et maîtrisais l’idiot. Mais si cela avait tourné en tiraillage sur un plus long moment, ma crédibilité aurait été mise en doute.

Sur une autre formation dans un pénitencier, c’est un colosse qui maintenait un couteau (d’entraînement) sur le côté de mon cou et me regardait en affichant un petit sourire. Il était prêt à résister à toutes les clés que j’aurais pu lui faire. Je ne pouvais tout de même pas lui mettre les doigts dans les yeux pour dire que j’ai gagné. Je me suis contenté de l’agripper par la lèvre inférieure et de l’amener au sol de cette façon. Le petit ligament s’est déchiré, mais rien de dramatique. Ma crédibilité était sauvée. Si je n’avais pas maîtrisé mon agresseur de cette façon, la formation au complet aurait été classée comme n’étant pas à la hauteur. Mais parce que j’avais amené l’homme au sol et que je l’avais contrôlé, alors tout le séminaire a été jugé comme exceptionnel.

Tout au long de ma carrière de formateur, des anecdotes comme celles-là il y en a eu plusieurs. Généralement, si l’instructeur est grand et musclé, il aura tendance à se faire moins essayer. C’est le prix que j’ai à payer pour ma stature très ordinaire et je suis loin d’être le seul formateur en sécurité qui a eu de telles confrontations. Au final, ces altercations m’ont permis de vérifier davantage l’efficacité du matériel que j’enseigne et mon permis de gagner la confiance en soi qui fait parfois défaut à beaucoup de pratiquants d’arts martiaux.

Bernard Grégoire

DaiShihan Bujinkan Québec

L’équivalence

Les arts martiaux ne sont pas un produit comme les autres. Si tout le monde s’accorde pour dire qu’on ne peut confondre des pommes et des oranges, il en va tout autrement dans le budo.

Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’accueillir de nouveaux étudiants qui me demandaient s’ils pouvaient avoir une ceinture noire dans le style que j’enseignais compte tenu de leurs antécédents martiaux. Par exemple, l’un d’entre eux qui possédait une ceinture noire en aïkido et en karaté m’avait demandé cette fameuse ceinture qui semble si importante aux yeux de plusieurs. Malheureusement, je ne vends pas des objets de collection. Suite à mon refus, dans la semaine qui a suivi, cet étudiant abandonnait les cours. Visiblement, on ne partageait pas la même philosophie martiale.

Certains styles sont très près l’un de l’autre. Mais dans la plupart des cas, avant de donner une ceinture noire sans compromis, l’instructeur met à l’essai le nouvel étudiant pour quelques mois. Mais lorsque les styles sont éloignés et qu’il y a peu de ressemblance, on ne peut qu’octroyer un tel niveau que pour des raisons pécuniaires. Et, lorsque l’on en est rendu là, je pense que la philosophie que nous enseigne le budo est rendue loin derrière.

Un jour, un individu est venu me voir. Il m’a dit qu’il était godan (5e dan), dans un style que je ne connaissais pas. Mon intuition m’avait amené à lui demander d’où venait ce style. Il en était le fondateur. Il me proposait une ceinture noire si j’acceptais d’enseigner son style. Naturellement, j’ai refusé. L’incompréhension se lisait sur son visage, il ne comprenait pas que quelqu’un décline un tel honneur. À l’époque, j’avais animé quelques saisons de télé sur les arts martiaux. Il désirait simplement utiliser ma réputation pour donner de la crédibilité à son style.

J’ai également rencontré des gens qui collectionnaient les ceintures orange à marron dans un grand nombre de styles sans jamais avoir réussi à obtenir le degré de shodan. Ces gens étaient persuadés que cette accumulation de connaissance diverse équivalait à une ceinture noire. Désolé, mais pas chez nous.

Lorsque j’ai débuté dans le Bujinkan, une grande partie des participants étaient déjà ceintures noires dans différents styles. Plusieurs essayaient de mélanger les deux arts ce qui était à mon avis une grande erreur. Personnellement, je m’efforçais de séparer mon karaté de ce nouveau style où j’étais novice. Lorsque l’on s’initie à un nouvel art martial et que l’on désire afficher notre expérience, ce n’est pas le budo qui s’exprime, c’est notre égo.

Je suis un professeur choyé. Présentement, j’ai plusieurs étudiants qui sont ceintures noires dans d’autres styles, mais aucun, dans notre dojo, n’essaie de démontrer leurs capacités d’antan. C’est un signe de confiance en soi et de maturité martiale. Ils ne sont pas constamment en train de comparer nos techniques avec celles qu’ils ont apprises auparavant. Dans le budo, s’il y a une chose que l’on ne doit jamais oublier, c’est que l’on est étudiant toute notre vie. Enseigner, ce n’est que réapprendre une deuxième fois.

Bernard Grégoire

Daishihan Bujinkan Québec

極意Gokui ou l’esprit du kata

Dans le langage martial, gokui est généralement traduit par essence, ce qui n’est pas très explicite dans la compréhension d’une technique. Immédiatement, on pensera à ce que l’on ne voit pas nécessairement, et trop souvent on associera cela à de l’ésotérisme. Une autre définition de ce mot se traduit par les secrets intimes d’un art ou d’une habileté. Et parfois, cela sera traduit par le cœur, par ce qui anime la technique.

Bon, voilà pour la théorie. Essayons maintenant de voir comment nous pouvons interpréter tout cela en situation réelle. Pour y parvenir, on va utiliser un kata de base, le kihon happo musodori. Cette technique est relativement facile à exécuter. Le problème est que l’on a tendance à la faire de manière robotisée sans chercher à voir plus loin les secrets intimes qu’elle peut chercher à nous cacher.

Une façon de percer ces secrets est de modifier légèrement la façon de faire la technique. La modifier en dégradant la technique. Dans le mutodori, que l’on traduit généralement par capturer sans intention, si la technique est bien faite, on se retrouve à contrôler l’adversaire en effectuant une contre-pression sur son coude, ce qui l’amène à descendre au sol. Dans le kata de base, l’adversaire nous agrippe un bras à hauteur du triceps. Cette saisie vient de l’armure où on agrippait le petit bouclier protégeant l’épaule.

Revenons à notre modification. Si par exemple on amène le bras vers le l’arrière en l’éloignant du corps, l’adversaire pourra plier son bras ce qui nous obligera à faire une clé arrière. Ce n’est pas mauvais, mais ce n’est plus un mutodori. Le secret est de passer son bras le plus près possible du corps de l’agresseur ce qui le fera penché automatiquement vers l’avant et restreindra ses mouvements. Voilà pour un petit secret dévoilé. Mais pourquoi agrippait-on l’adversaire par ce sode si ce n’était que pour le piquer de son couteau ou de son wakizashi. À ce niveau, on commence à se déplacer dans les kukans (ces poches de vide dont a parlé si souvent Soke). On ne se déplace pas avec l’intention de faire une clé, on se déplace parce que c’est l’endroit naturel où se cacher pour éviter d’être transpercé par la lame. Et quand je dis nous déplacer, je devrais plutôt dire que l’on plonge dans l’espace vide qui s’offre à nous. Il n’y avait aucune intention, aucune préméditation, uniquement des procédures à faire en fonction des gestes de l’attaquant.

L’esprit du kata n’est pas de faire un mouvement robotisé, mais d’adapter ces enchainements à des situations qui peuvent différer un peu du kata robotiser. C’est l’esprit de gokui, voir ce que le kata a à nous enseigner et non uniquement copier le modèle de base.

Tous nos kihons happo possède cette double vie qui les rend si importants dans notre art martial. Si l’on ne voit qu’une seule possibilité à chaque technique, c’est que l’on n’est pas encore en mode budo.

Je ne peux vous garantir que tout ceci est la vérité, ce n’est simplement que mon point de vue.

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Plafonner dans les arts martiaux

Le sentiment de plafonner dans les arts martiaux.

Toutes les personnes ayant atteint le degré de ceinture noire vous diront probablement qu’à plusieurs reprises ils ont eu la sensation qu’ils ne progressaient plus, qu’ils stagnaient. Cela peut durer quelques semaines ou quelques mois, puis à un moment donné, cela débloque. De nouveau, on retrouve cette agréable sensation que l’on s’améliore, que l’on devient meilleur.

Ces paliers sont normaux et ont lieu dans tous les arts martiaux. C’est normal et cela fait partie de la façon dont l’être humain évolue. Comme tout le monde, j’ai vécu ces paliers où j’avais l’impression de plafonner. Ce qui est moins normal, c’est qu’une fois que l’on est rendu ceinture noire avec quelques dans (degrés) en plus, c’est de ne pas être plus performant d’un degré à l’autre. Dans la norme occidentale, on mesure le pratiquant d’art martial par la quantité de techniques et de formes qui s’accumulent au gré des degrés. On n’est pas plus efficace, on n’est pas meilleur combattant, on a simplement plus de matériel à mémoriser. Bien sûr, ici, je ne parle pas des sports de combat. Ça, c’est une autre histoire et les gens qui le font le font généralement pour le plaisir du défi et de la compétition.

Lorsque j’ai reçu ma ceinture noire en karaté, on me disait que c’était à ce moment-là que l’on commencerait vraiment à faire des arts martiaux. J’ai très vite réalisé que je n’étais pas plus efficace à mon second et troisième dan qu’à mon premier. J’ai arrêté d’espérer à mon 6e dan. J’avais déjà fait d’autres arts martiaux auparavant et à partir de là j’ai continué ma recherche en explorant encore plus de style. Puis, un beau jour, je me suis arrêté sur le style qu’offre le Bujinkan de Maître Hatsumi. Je venais de trouver les outils nécessaires pour m’améliorer. Ça fait déjà presque 40 ans que je pratique ce style et le plus beau, chaque année je m’améliore. Je suis plus efficace en situation réelle à 65 ans que je ne l’étais dans mes années de jeunesse dans les autres arts martiaux que j’ai pratiqués.

Beaucoup de ceintures noires de différents styles qui sont conscients qu’ils plafonnent finissent par se joindre au Bujinkan. Pour moi, la différence de cet art est flagrante versus les autres arts que j’ai pratiqués. Les concepts offerts sont difficiles à maîtriser. Ils sont nombreux et le plus beau, c’est qu’ils peuvent s’appliquer à tous les arts martiaux. Par l’apprentissage de ces concepts, on continue de progresser et de s’améliorer même à mon âge. Ces principes du budo nous amènent à voir le petit détail qui nous manque pour qu’une technique soit efficace à 100%. Cela nous permet d’apprendre enfin à travailler sans avoir besoin de forcer ou de posséder des bras aux muscles démesurés. Si votre art martial ne vous permet pas d’être plus efficace après 35 ans, il est temps de vous poser de sérieuses questions.

Si jamais vous faites partie de cette catégorie de pratiquants qui ont l’impression de ne pas s’améliorer et que vous êtes dans la région de Québec, je vous invite à venir nous rencontrer pour un cours d’essai à Bujinkan Québec. Nous pourrons regarder ensemble quels seraient les outils les plus adéquats pour vous permettre de débloquer de ces situations désagréables. Je vous invite également à lire : Les caprices du budo. Il y a une gradation par le biais de diagrammes de triangle qui nous permet de mieux comprendre où l’on se dirige dans notre pratique martiale.

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Yutori ゆとり

Hier soir nous faisions une technique où un adversaire nous saisit au collet d’une main et où un second adversaire nous attaque avec un couteau. La première constatation était que tout le monde semblait lutter plutôt que de simplement se contenter de bouger aux bons endroits au bon moment. Cela m’a ramené à un petit mot que Soke a déjà utilisé lors de mes premiers voyages au Japon, Yutori.

Yutori se traduit par quelque chose comme sans pression, avec aisance. Il est difficile de contrôler deux adversaires à la fois si l’on utilise uniquement la force de nos muscles. Il faut au contraire apprendre à bouger (Soke avait utilisé l’expression nager dans l’espace de l’adversaire). On doit se déplacer là où l’espace sécuritaire est disponible.

À partir de ce moment, on se contente de laisser les deux adversaires s’emmêler l’un à l’autre. Dans le scénario d’hier soir, le premier opposant nous agrippait de sa main droite au collet. On ne doit pas forcer pour déplacer celui qui nous a agrippés, on doit simplement laisser appuyer de notre main gauche contre la pointe de son coude et se déplacer légèrement derrière lui pour aller dévier l’attaque au couteau. On utilise kaname comme point de pivot et il est facile à partir de là de débalancer le premier adversaire pour nuire à l’attaquant au couteau.

La plupart des étudiants ne bougent pas les premières fois. Ils essaient de contrôler les deux adversaires en demeurant à la même position. Je dis souvent à mes étudiants qu’il y a un vieux secret ninja qui permet de faire cela sans forcer : bouger. Aussitôt que la situation est stressante, on a tendance à utiliser nos muscles plutôt que de simplement se déplacer afin d’être en meilleure position.

Ce genre d’exercice à deux contre un est essentiel dans le budo. C’est surprenant de voir à quelle vitesse les gens apprennent à bouger plutôt que d’utiliser leurs gros bras. Le stress nous ralentit. Yutori, se battre sans sentir de pression qu’il soit deux adversaires ou plus.

Amo Isshun no tamamushi

Amo Isshun no tamamushi:(attraper une guêpe dans ses mains et ne pas se faire piquer)

Lorsque le traducteur présent lors du cours d’Hatsumi sensei a traduit cette expression, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Nous vivons en forêt et de temps en temps une guêpe ou une abeille réussit à s’infiltrer dans la maison. Je les remets à l’extérieur en les enveloppant de mes deux mains. Je n’avais jamais songé que ma façon de sortir ces insectes pouvait s’appliquer au budo.

Lorsque je les prends dans mes mains, la première chose que je fais est de chasser toutes mes inquiétudes sur le fait de pouvoir être piqué. La nature n’aime pas la nervosité et j’ai toujours pensé que ces guêpes se laissaient prendre au piège parce que j’étais calme. Bien sûr, il ne faut pas les pressuriser en refermant trop les mains, il faut leur laisser de l’espace afin qu’elle ne se sente pas prise au piège. Et quand vient le temps de les remettre à l’extérieur, il faut que ça soit en douceur, qu’elle n’ait pas l’impression d’être manipulée. Du moins, c’est la théorie auquel j’ai toujours adhéré. Peut-être que j’ai simplement été chanceux de ne pas me faire piquer. Il y a quelques années, je suis déjà allé sortir deux chauves-souris de la même façon chez une dame qui habitait de l’autre côté du lac qu’il y a en face de chez nous.

Bref, la théorie s’applique au budo en ne donnant pas la sensation à l’adversaire qu’on se bat contre lui. On le laisse patauger dans les espaces vides qu’on lui accorde. Soke avait déjà parlé de vider l’agresseur de son énergie, de son esprit de combattre. On doit amener l’adversaire à un endroit où il semble facile de nous atteindre et où il ne nous atteindra jamais. C’est là que nos outils comme le kyojutsu, l’utilisation des kukan et autres principes viendront compléter ce concept. Et, à la façon d’un mutodori, on doit affronter la guêpe ou l’adversaire de façon détachée en sachant qu’il y a des risques bien sûr, mais sans se laisser intimider et déstabiliser par ces deux adversaires.

De la même façon que l’on peut déplacer la guêpe, le travail léger que l’on fait sur l’adversaire nous amène à le manipuler sans qu’il s’en aperçoive. Lorsqu’il réalise où il se trouve, il est déjà trop tard pour lui. Je dis toujours à mes étudiants si vous agripper votre adversaire, vous êtes autant agrippé que lui. Il peut se servir ce point d’ancrage pour vous déplacer et vous déstabiliser. 

Heureusement pour moi, au moment d’écrire ces lignes, la température demeure dans les alentours de -16 degrés Celsius, je n’ai pas encore vu de guêpe.

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Interpreting the katas

In the following blog, do not confuse karate and kung fu katas where long sequences are performed with our katas which are only short techniques against an opponent. 

When we are not sure about the exact way to do a kata, what is the reflex that most of us have? It’s probably to go look on the web if the answer is not there. And, often, there are so many different versions of the answers that it leads to even more confusion. Which is the right version, we are not more advanced. Why are there so many versions? Is one version better than another? Which one should I teach my students? Far from solving the problem, our research often leads us to doubt our own ways.

If one of the katas seen on the web contains errors and that for some reason it is the one that is the most used by other websites, it will become the reference even if it is not the right way to do the technique and that it contains errors. This is the power of the internet, the largest number of identical answers becomes an absolute truth. We must be careful and use Ishiki, and exercise good judgment. It is necessary to analyze the technique and try to see both the good points and the bad points.

There are now several books on ryus. The katas are explained in detail. The same thing happens. If you have several teachers who refer to these books, the katas described in these books become the reference katas and if there are any errors, it will become an integral part of the kata being taught. Are these katas found on the net and in the books 100% accurate? Maybe not, but they have the merit to exist and to be used as reference. We don’t learn a kata from a book or a video, they are tools that are memory aids, not teachers. The teaching of a competent teacher is necessary to find and understand the essence of the kata.

For those who have presented these techniques, whether on video or in books, they are usually certain that this is the right technique, because that’s how they saw it in Japan. By going to Japan twice a year, I have reviewed a large part of all the katas several times. I sometimes have up to five or more versions of the same kata. Overall, the kata is the same, but it has small differences that make each of them unique in their own way. But then, how to know which version is the right one if they teach us several different versions in Japan? 

In most martial arts schools, students must repeat the kata in exactly the same way that the teacher himself has learned it. The kata must be photocopied. For us too, the way we perform the kata is important, but I think the result of the technique is even more so. For an optimal result, sometimes we have to adapt the technique to our body, to our physical and emotional capacity. The ancient scrolls did not describe the katas in detail. This may leave space for some interpretation. By not describing the technique in detail, it prevents an enemy who would get hold of the scrolls from knowing our secrets. Oral transmission was mandatory to get the most out of the techniques. Most of the katas found on the internet or in books respect the main lines of the manuscripts. For me, even if I have several versions of the same kata, I always refer to the book of Hatsumi sensei, Unarmed Fighting Techniques of the Samurai. Yes, of course, some will say that the explanation of the katas is difficult to understand in this book. This book doesn’t teach katas, it makes reference points to let us know if we are on the right path or not.

With the title of DaiShihan comes the responsibility of quality teaching. With this title also comes a certain autonomy in the interpretation of katas. Interpretation may vary, but it must always respect the main thread of the kata, its essence. When I teach these katas, I will often show different ways of doing the kata. I indicate with which teacher I saw this version of the technique. Then I show which version I kept as the most appropriate reference, in my opinion, and I explain why I kept this version. Each of the versions that we can see is good if it allows us to win our fight and that it does not create dangerous flaws that are not present in the original kata. But we must never lose sight of the common thread that katas offer us. 

Unfortunately, it is common to see variations where the main idea of the kata is no longer present. We must be attentive and not lose sight of the essence of the technique. These katas have existed for centuries, it is not up to us to change them. If one wishes to adapt them, one must advise the students that this is not the original kata, but a personal variation made by the teacher.

Probably each of us is convinced that we have the truth. Personally, I am never sure of anything, that’s why I don’t hesitate to ask Japanese Daishihans how to do a technique as soon as I have a doubt. It is necessary to do everything to remain in the logic of the kata.

Bernard Gregoire

Daishihan Bujinkan Québec

Please forgive the poor quality of my English.

Ningen no ishiki kara nai人間の意識からない

La façon la plus simple de traduire cette expression se résume à : qui ne vient pas de la conscience humaine. Soke a à plusieurs reprises utilisé ce type d’expression pour tenter de nous faire comprendre que l’on doit exécuter une technique autrement que juste d’une façon intellectuelle. Je pense que la plupart des vieux Shihan japonais ont également tenu de tels discours.

La première fois que j’ai entendu Hatsumi sensei dire que notre arme est vivante (sur des techniques de sabre), j’étais loin de réaliser tout le potentiel d’une telle affirmation. Qu’est-ce ça implique? Sur un champ de bataille, les attaques peuvent arriver de n’importe quel côté. Si chacune de nos techniques doit être analysée, on ne survivra pas. On ne doit pas passer par cette conscience que j’interprète comme étant l’intellect.

Mais comment faire pour se passer de l’intellect tout en étant efficace ? C’est là que l’expérience entre en ligne de compte. Une expérience qui passe par plusieurs étapes, mais, que la plus difficile et la plus nécessaire est de briser les liens qui nous retiennent prisonniers des katas rigides. Lorsque Francine a interviewé Hatsumi sensei pour le tome 1 de Shinobi, la naissance d’un ninja, Soke a expliqué que les techniques sont comme la coquille de l’œuf qui protège l’oiseau. Elle est nécessaire à la transformation et au processus de donner la vie, mais à un moment donné, l’oiseau doit briser la coquille s’il veut s’envoler. Cette image est extraordinaire pour démontrer le cheminement que l’on doit faire pour parvenir à l’univers du budo.

Malheureusement, plusieurs obstacles se dressent sur le chemin de la connaissance. Beaucoup trop de gens brisent la coquille trop tôt. L’oiseau n’est pas complètement formé et son vol risque d’être peu performant, le rendant une proie facile pour divers prédateur. Pour arriver à ne pas travailler avec la conscience humaine, les techniques doivent être bien maîtrisés. Cela demande des années et cela n’a rien à voir avec le degré obtenu. Puis on doit apprendre à réagir sans passer par le kata robotiser comme on peut le voir trop souvent.

Je me souviens que lorsque l’on devait faire des démonstrations devant le groupe au Japon, Hatsumi sensei nous demandait de faire une technique, puis une autre et encore une autre jusqu’au moment où les belles techniques que l’on avait préparées pour montrer notre talent étaient écoulées. À ce moment-là, ça ne passait plus par ce niveau de conscience humaine, il nous poussait à nos limites et nous obligeait à travailler à un autre niveau. Bien sûr, la technique perdait de sa prestance, la beauté des mouvements n’était plus au rendez-vous, car on avait écoulé notre banque de démonstration. C’est là que le pratiquant d’art martial montre son vrai talent. Pour s’en sortir, on devait puiser dans l’énergie du budo et non dans sa mémoire.

Je pense que c’est un début de compréhension de cette expression. Mais avec Hatsumi sensei, rien n’est jamais simple et chaque mot, chaque expression peuvent avoir plusieurs sens. Bref, je vais continuer à méditer sur cette expression.

Bernard Grégoire

Daishihan Bujinkan Québec

Si c’était à refaire

Après plus de 45 ans de pratique martiale, je pense qu’on peut se questionner sur notre parcours martial. Si j’avais la chance de pouvoir tout recommencer est-ce que je referais le même parcours?

C’est difficile à dire. Il y a sûrement des étapes qui pourraient être oubliées. Par exemple, dans ma carrière de karatéka, on se faisait dire à l’époque que l’on débutait vraiment les arts martiaux lorsque l’on devenait ceinture noire. Lorsque le moment fatidique arrivait et que l’on se retrouvait avec la ceinture tant convoité autour de la taille, c’est là que l’on pensait que tout allait vraiment commencer. Rapidement, on constatait que l’on n’était pas meilleur du jour au lendemain. En fait, la seule différence est que l’on accumulait plus de matériel à mémoriser. Rendu à mon 6edan, je possédais un trop grand nombre de katas qui m’obligeait à les pratiquer régulièrement si je ne voulais pas les oublier. J’étais esclave de mes formes et de mes techniques sans être plus efficace. 

Comme j’enseignais en sécurité, il me fallait des outils adéquats. On a beau savoir comment donner un coup de poing, mais intervenir de cette façon n’est jamais le bienvenu dans le domaine de la sécurité. J’ai fait un paquet d’arts martiaux différents pour enfin trouver le Bujinkan qui répondait à mes besoins. Peut-être que dans cette quête je venais de perdre quelques années précieuses. 

Durant des années je me suis entraîné à reproduire des formes afin de la refaire exactement de la même façon que mes professeurs me l’avaient appris. Malheureusement, la plupart de ces mouvements sont peu applicables en situations réelles. En apprenant, ces formes, les professeurs relevaient mon poing de un ou deux centimètres, me faisaient pencher davantage la tête en avant de deux ou trois millimètres. Ils m’encourageaient à crier plus fort sur mes kiais, et tout ça sans jamais pouvoir me donner d’explications qui me satisfaisait. C’est triste d’avoir perdu autant de temps à ajuster mes positions contre des attaques qui de toute façon de seront jamais reproduites de façon identique dans la réalité.

Dans les combats sportifs, ce n’était pas grave si je recevais le premier coup de poing pourvu que ça soit moi qui donne les suivants. Tout le contraire de la rue où l’on doit se méfier des coups de pieds sournois aux parties. Dans les attaques aux couteaux, l’attaque directe était préconisée en oubliant trop souvent les attaques tailladées, les saisies avec pic ainsi que techniques avec prises de contrôle la lame sur la gorge ou autre. Je regrette que les attaques n’aient pas été plus réalistes.

 Durant mes 20 dernières années, j’ai appris un grand nombre de concepts et de principes que je peux appliquer à n’importe quelle situation réelle et qui me permet de devenir plus efficace que jamais. À quelques semaines de mes 65 ans, je n’ai jamais été aussi efficace que maintenant. Je regrette de ne pas avoir connu ces principes plus tôt.

Est-ce que je referais le même parcours? Je ne sais pas. La seule chose que je sais c’est que nous sommes la somme de nos expériences et que si je n’avais pas réalisé que j’avais perdu autant de temps, je n’aurais peut-être jamais compris que le budo se trouve dans les principes que nous enseigne Hatsumi sensei. Finalement, en y pensant bien, j’apprécie le parcours que j’ai eu, il a façonné ma façon de penser et de faire des arts martiaux. 

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec