Kukan ce méconnu

Le kukan de l’espace

Comme pratiquant du Bujinkan, le mot kukan nous est familier. Nous l’associons immédiatement au concept du vide. Notre premier réflexe est de penser en fonction de l’espace, de l’endroit où nous nous trouvons et l’espace dans lequel nous pouvons nous déplacer sécuritairement. Nous avons appris comment utiliser ces zones à notre avantage ou au contraire, comment amener l’adversaire dans des endroits qui lui seront défavorables. On peut penser que cette gestion de l’espace est le premier niveau du vide.

Le kukan de l’action

Le second niveau du kukan est probablement le vide qui existe dans l’action. Un adversaire donne un coup de poing, il ramène son bras en laissant un intervalle où non seulement il ne se passe rien, mais qui de plus le rend vulnérable. On doit apprendre dans un premier temps à être conscient de ces temps morts que nous laissons sans le savoir. Un bon combattant peut facilement tirer avantage de ces points morts. Que ce soit sur une attaque au poing, sur des coups de pieds ou simplement en se déplaçant, il faut apprendre à utiliser ces espaces vides et à y attirer l’adversaire. On doit le laisser s’engouffrer dans ce qu’il croira être des faiblesses, mais qui en réalité sont des pièges si l’on s’y prend de la bonne façon. Dans l’une des fois où je servais de Uke pour Soke, il m’avait dit d’essayer de l’atteindre. J’y ai mis de tout mon coeur et en le frappant je voyais bien qu’il y prenait un grand plaisir. Plus j’y mettais du coeur, plus ses yeux brillaient. Chaque fois que je voyais une faiblesse dans ses déplacements et que j’étais certain de l’atteindre, mon attaque se retournait contre moi. C’est moi qui devenais vulnérable, il jouait avec moi avec une facilité déconcertante. À trois ou quatre reprises, il m’avait laissé croire qu’il y avait une ouverture. Oui vous direz que c’est simplement du Kyojitsu, et j’en conviens, mais tout était dans la façon de créer ces fausses réalités.

Le kukan du mental

Dans un troisième niveau, je dirais qu’on doit apprendre à utiliser le vide de l’esprit. La façon la plus simple de comprendre ce principe se fait probablement par l’utilisation du sabre. Si le combattant est bon, la stratégie sera construite par l’inconscient. L’intellect n’aura que peu de mots à dire. Mais si le sabreur n’est que de niveau moyen, il élaborera de manière intellectuelle diverses stratégies basées sur les techniques qu’il a mémorisées. Son raisonnement ne se fera pas de façon fluide (nagare), mais en alignant l’une derrière l’autre, diverses stratégies qui lui viennent à l’esprit. Entre deux de ces stratégies, il y a aussi un Kukan. On peut voir cet effet d’utilisation de ce principe lorsque l’adversaire est en Daijodan, le sabre élevé au-dessus de sa tête et prêt à venir nous fendre en deux. Entre le moment où il attend et le moment où il décide d’attaquer, il y a un énorme vide que l’on peut exploiter. Prenons une position où l’on attend son attaque en gardant une position relaxe, notre lame pointée vers le bas. Au moment où il s’apprête à nous attaquer, juste le fait de relever un peu la pointe de notre sabre vers le haut et de changer légèrement l’angle de notre corps sera suffisant dans bien des cas à faire hésiter ou à arrêter l’attaque complètement. On s’est immiscé dans une zone où il y a du vide. Bien sûr, en relevant la pointe de notre sabre, il faut être prêt à bouger si l’attaque survient, mais si l’on démontre une grande confiance en soi, si l’on regarde l’adversaire dans les yeux de la bonne façon, ce Kukan du mental peut facilement perturber l’attaquant.

On pourrait travailler durant des mois toutes ces utilisations des kukans. Au retour de la pandémie, c’est d’ailleurs une de mes ambitions de faire monter d’un cran mes étudiants face à ces divers concepts. Concernant le mot kukan, il est composé de deux kanjis. Le premier kanji ku et qui se nomme également kara est traduit par le vide. Et Kan se traduit par intervalle, espace, durée. Il faut faire attention, car sur le web, on utilise souvent un autre kanji pour le second kan qui lui se traduit par loisirs, temps libres, tranquilité. À vous de décider quel kanji convient le mieux à vos besoins.

Kukan avec le kanji du vide

空閑 Kukan avec le kanji des loisirs, du temps libre, de la tranquillité

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Interpréter les katas

Interpréter les katas

Dans le blogue qui suit, il ne faut pas confondre les katas de karaté et de kung-fu  où l’on fait de longs enchaînements avec nos katas qui ne sont que des techniques courtes contre un adversaire. 

Lorsqu’on n’est pas certain sur la façon exacte de faire un kata, quel est le réflexe que la plupart d’entre nous avons? C’est probablement d’aller voir sur le net si la réponse ne s’y trouve pas. Et, souvent, la réponse s’y trouve en tellement de versions différentes que l’on s’y perd. Qu’elle est la bonne version, on n’est pas plus avancé. Pourquoi y a-t-il tant de versions? Est-ce qu’il y a une version qui est meilleure qu’une autre? Laquelle devrais-je enseigner à mes étudiants? Loin de régler le problème, notre recherche nous amène souvent à douter de nos propres façons de faire.

Si l’un des katas vus sur le web contient des erreurs et que pour une quelconque raison c’est celui qui est le plus repris par les autres sites internet, il deviendra la référence, même si ce n’est pas la bonne manière de faire et qu’il contient des erreurs. C’est la force de l’internet, le plus grand nombre de réponses identique se transforme en vérité absolue. Il faut faire attention et se servir de Ishiki, notre conscience. Il faut analyser la technique et tenter d’en voir autant les bons côtés que les points faibles. 

On trouve maintenant plusieurs livres sur les ryus. Les katas y sont décortiqués de façons superbes. Le même phénomène se produit. Si vous avez plusieurs enseignants qui réfèrent à ces livres, les katas qui y sont décrits deviennent les katas de référence et s’il y a des erreurs, elles feront partie intégrante du kata enseigné. Est-ce que ces katas que l’on retrouve sur le net et dans les livres sont exacts à 100%, peut-être pas, mais ils ont le mérite d’exister et de pouvoir servir de référence. On n’apprend pas un kata dans une livre ou sur une vidéo, l’enseignement d’un professeur est nécessaire pour trouver et comprendre l’essence du kata.

Pour ceux qui ont présenté ces techniques, que ce soit sur vidéo ou dans les livres, ils sont généralement certains que c’est la bonne technique, car c’est comme cela qu’ils l’ont vu au Japon. En allant au Japon plusieurs fois par année, j’ai revu pas mal tous les katas à plusieurs reprises. J’ai parfois jusqu’à cinq versions et plus du même kata. Le kata est le même dans les grandes lignes, mais il possède de petites différences qui les rendent uniques à leur manière. Mais alors, comment savoir quelle version est la bonne s’ils nous en enseignent plusieurs versions différentes au Japon? 

Dans la plupart des arts martiaux, on doit refaire le kata exactement de la même manière que l’enseignant nous l’a montré. On doit photocopier la forme. Pour nous aussi, la façon d’exécuter le kata est importante, mais je pense que le résultat de la technique l’est encore plus. Pour avoir un résultat optimal, on doit parfois adapter la technique à notre corps, à notre capacité physique et émotionnelle. Les parchemins anciens ne décrivaient pas les katas de façon détaillée. Cela pouvait laisser place à de l’interprétation. En ne décrivant pas la technique en détail, ça empêche un ennemi qui s’emparerait des parchemins de connaître nos secrets. La transmission orale était obligatoire pour tirer le maximum des techniques. La plupart des katas que l’on retrouve sur l’internet ou dans les livres respectent les grandes lignes des manuscrits. Pour ma part, même si j’ai plusieurs versions d’un même kata, je me réfère toujours au livre d’Hatsumi sensei, Unarmed Fighting Techniques of the Samouraï. Oui bien sûr certains diront que l’explication des katas est difficile à comprendre dans le livre. Le livre n’enseigne pas les katas, il donne des points de références pour nous permettre de savoir si l’on est dans le bon chemin ou pas.

Avec le titre de DaiShihan vient la responsabilité d’un enseignement de qualité. Vient également avec ce titre une certaine autonomie dans l’interprétation des katas. Interprétation qui peut varier, mais qui doit toujours respecte le fil conducteur du kata, son essence. Lorsque j’enseigne ces katas, je vais souvent montrer différentes manières de faire le kata. Je vais indiquer que j’ai vu cette version telle année avec tel professeur. Puis, je montre quelle version que j’ai gardée comme étant la référence la plus appropriée selon moi. Chacune des versions que l’on peut voir est bonne si elle nous permet de gagner notre combat et qu’elle n’offre pas des faiblesses dangereuses qui ne sont pas présentes dans le kata d’origine. Mais, il ne faut jamais perdre de vue le fil conducteur que nous offrent les katas. 

Cependant, il arrive fréquemment que l’on puisse voir des variations où l’idée principale du kata n’est plus présente. Il faut faire attention de ne pas perdre de vue l’essence de la technique. Ces katas existent depuis des siècles, il ne nous appartient pas de les changer. Si l’on désire les adapter, il faut aviser les étudiants que ce n’est pas le kata originel, mais une variation personnelle faite par le professeur. 

Probablement que chacun de nous est persuadé de posséder la vérité. Personnellement, je ne suis jamais sûr de rien, c’est pour cela que je n’hésite pas à questionner les shihans japonais sur la façon de faire de plusieurs techniques. Il faut tout faire pour demeurer dans la logique du kata.

Ishiki wo nobasu

Ishiki wo nobasu

Il y a quelques années, Hatsumi sensei a parlé de l’importance d’étendre sa conscience (Ishiki wo nobasu). Cela m’a fait réaliser que dans le budo, il y a plusieurs types de conscience. Essayons d’en voir quelques-uns.

À la base, l’une des plus importantes est probablement la conscience de sa propre capacité. S’autoévaluer est probablement la première étape à maîtriser. On doit prendre conscience de notre propre capacité. Bruce Lee était un surhomme et ce n’est pas tout le monde qui pourra travailler avec les mêmes techniques et être aussi efficace. Si l’on s’entraîne à reproduire les mêmes enchaînements que lui, il se peut que l’on n’obtienne pas les mêmes résultats. La plupart des pratiquants ne pourront jamais espérer atteindre sa vitesse. On doit apprendre à connaître nos forces et surtout nos faiblesses. Si l’on est lent, si l’on peine à juger les distances, si l’on surestime la puissance de nos frappes et que l’on n’est pas conscient de ces lacunes, on va au-devant de graves problèmes lors d’une confrontation. On doit apprendre à maîtriser notre égo qui peut nous amener à nous croire meilleur que nous le somme en réalité.

Toujours au niveau de base, la conscience de nos techniques est à travailler. Beaucoup de pratiquants d’arts martiaux ont une confiance aveugle dans leurs techniques. On leur a dit que les techniques qu’ils apprenaient étaient infaillibles et ils le croient. On n’a qu’à penser à des maîtres styles ki master ou des maîtres de tai-chi qui ont perdu lors de confrontation en voulant démontrer leur puissance. Un bon art martial tient compte du fait que si une technique ne fonctionne pas, on peut facilement changer de stratégie sans menacer notre intégrité. Peu d’arts martiaux offrent des techniques défensives comme nous le faisons si bien avec par exemple des ichimonji. Soyez conscient de posséder les outils nécessaires à un plan B. Si vous croyez que vos techniques sont imparables, c’est que vous avez peu de conscience à ce niveau. J’ai déjà rencontré des instructeurs de points de pression qui garantissaient des résultats de perte de conscience et qui n’ont jamais été capables de le faire sur moi. Si on se fie à une technique infaillible pour gagner son combat de rue, on peut avoir de mauvaise surprise. On doit être conscient des limites des techniques elles-mêmes.

À un niveau plus avancé, on trouve Kage nawa ou la conscience du lien qui nous unit à l’adversaire. Dès que l’on établit un contact avec l’attaquant, ne serait-ce que du bout des doigts, on doit tout connaître du positionnement que l’adversaire pourra adopter. On pourra sentir son intention d’attaquer, sentir ses points de déséquilibre, et même sentir à quel moment l’on pourra retourner son énergie contre lui. Ce type de conscience nous permet de voir toutes les zones de vide qu’il y a autour de l’adversaire. Si dans votre pratique martiale votre combat se résume à une suite de frappes et d’esquive, il vous manque ce fil conducteur qu’est Kage nawa. C’est par ce lien qu’on peut affronter un adversaire qui est meilleur que nous. Il faut prendre conscience du contrôle que l’on ait avec l’adversaire qu’il y a contact ou pas. On ne doit pas se limiter à un simple jeu d’action-réaction.

Beaucoup de gens combattent en se synchronisant au rythme de l’opposant. Lorsqu’Hatsumi sensei parle de Hyoushi, le rythme, ses déplacements sont minimalistes. Il n’y a pas de perte d’énergie et si l’adversaire est d’un style énergétique, il ne se laisse pas prendre au jeu. Il conserve son calme et même souvent, il donne l’impression de bouger encore plus lentement. Si un adversaire bouge rapidement à la façon d’un boxeur, la plupart des gens auront tendance à prendre le même tempo et même dans bien des cas, à sautiller de la même façon que lui. Il faut être conscient de ces rythmes et ne pas se laisser influencer par eux. Au contraire, on peut arriver à influencer l’adversaire en lui imposant nos propres rythmes.

La conscience du moment. Un bon art martialiste peut sentir le danger. Le sakki test qui consiste à éviter un sabre qui nous attaque par-derrière est un bon moyen de vérifier notre conscience du danger. J’ai parlé souvent de cette anecdote, mais je pense qu’elle illustre bien cette conscience. Il y a une vingtaine d’années au Japon, quelques jours avant le Daikomyosai, le dojo est bondé. Malgré le peu d’espace, nous pratiquons des techniques de bo. La plupart des gens travaillent lentement en faisant attention de ne pas accrocher les gens autour. Hatsumi sensei discutait avec un Japonais très âgé. Il tournait le dos aux étudiants. L’un des étudiants y était allé très fort avec le bâton et avait manqué son partenaire. Par contre, devant moi, je voyais le bo arrivé derrière la tête d’Hatsumi sensei. La collision était imminente. Soudain, Hatumi sensei se pencha rapidement vers l’avant laissant le bo rencontrer le vide. Il se releva, jeta un coup d’oeil en direction de l’étudiant maladroit et continua à discuter avec le vieux monsieur comme si de rien n’était.

Être conscient des mauvaises techniques. À l’occasion, sur le forum privé du dojo, je mets une vidéo montrant un professionnel enseignant des techniques d’autodéfense qui à première vue semble très performante. Puis, je décortique les techniques en expliquant les lacunes et les dangers que chacune d’elle représente. Souvent, les erreurs sont dissimulées par des mises en scène. L’auteur de la technique s’exprime bien, sa tenue de combat militaire lui donne un air de professionnalisme, ses partenaires semblent incapables de se défendre, bref, tout ce qu’il faut pour donner une allure professionnelle. Cette mise en scène empêche souvent de voir les défauts et lacunes de la technique. En décortiquant les techniques, plusieurs étudiants réalisent qu’ils avaient laissé passer plusieurs erreurs, des erreurs qui dans la réalité pourraient complètement changer l’issue du combat.

J’allais oublier une autre conscience importante, celle de l’environnement. Il ne faut pas être handicapé par le terrain où nous devons combattre. Au contraire, il faut apprendre à l’utiliser à son avantage. Se battre sur un plancher bien droit et devoir affronter des racines sur le sol sont deux réalités complètement différentes. 

J’ai fait un survol rapide de Ishiki car je suis sûr que l’on peut trouver beaucoup d’autre façon d’interpréter Ishiki. Ce petit mot est important. Si vous ne prenez pas le temps de faire un petit examen de conscience sur vos différentes facettes martiales, il vous manque quelque chose. Ne cessez jamais de vous poser des questions sur votre compétence, sur la logique des techniques et sur votre progression. Si vous avez le même niveau d’efficacité depuis quelques années et que cela n’a pas progressé, soyez en conscient et cherchez les lacunes qui vous font stagner.

Bernard Grégoire

Daishihan Bujinkan Québec

Ces petites phrases qui changent nos perceptions

Kukan dakara, aite no kukan ni oyonde

Au milieu ou à la fin des années 80, j’avais acheté à prix fort les cassettes VHS du takagi et du koto ryu d’Hatsumi sensei. Avec mon vieux prof de japonais, nous écoutions et regardions ces vidéos à l’occasion. Mon professeur avait vécu au Japon plus de 25 ans. À son époque, il était issu de ce que l’on appelait au Québec, les écoles classiques, une époque ou le latin et le grec faisait partie des matières étudiées. Mon professeur avait un don particulier pour les langues. Lorsqu’on regardait ces vidéos, il m’expliquait la signification d’un mot dans le dictionnaire moderne, mais également le sens plus ancien que ces mots pouvaient parfois posséder. C’est là que j’ai pris conscience qu’Hatsumi sensei utilisait fréquemment un vocabulaire plus ancien où les mots pouvaient avoir des significations différentes. Par exemple dans le monde du budo moderne, sabaki est généralement traduit par déplacement. Dans l’ancien temps, dans l’univers du budo, sabaki désignait des mouvements exagérés. On amplifie le mouvement afin de mieux comprendre. Bref, tout ça pour expliquer que mon professeur de japonais était d’une compétence incroyable. À l’époque, il avait même servi d’interprète pour une communauté japonaise qui peinait à se comprendre avec d’autres Japonais. 

Toujours est-il qu’en nous amusant à traduire et à décortiquer ces VHS à l’époque, j’avais particulièrement retenu une phrase. Cette phrase venait de changer complètement ma façon de percevoir les combats et les techniques martiales. Cela se traduisait par: parce qu’il y a du vide, on doit nager dans le vide de notre partenaire. Cette notion de nager dans le vide avait complètement changer ma façon de pratiquer les arts martiaux tant dans le karaté que je pratiquais et enseignais à l’époque que dans le ninjutsu.

Dès que l’on parle du vide, on s’imagine qu’il s’agit simplement de ne pas se trouver là où l’adversaire peut nous atteindre. C’est plus que ça. Nager dans le vide nous oblige à plus de fluidité dans nos mouvements, à ressentir davantage les déplacements de notre adversaire. C’est dans cet état d’esprit que le juppo sessho trouve toute son utilité. On ne se déplace pas pour tenter d’atteindre une cible, on ne fait que bouger en attendant que la cible se présente. Vous pensez que c’est très muto dori et vous avez raison. On ne bouge pas pour fuir, mais pour s’adapter à chaque positionnement de l’adversaire. Dans cet état d’esprit, on apprend à utiliser la bonne distance, les angles adéquats et à minimiser notre dépense d’énergie. Le vide, ce n’est pas seulement de disparaître devant les attaques de l’adversaire, c’est aussi se positionner pour pouvoir rediriger son énergie contre lui. On doit apprendre à devenir intouchable.

Attention, nager dans le vide de l’adversaire ne veut pas dire qu’on ne peut faire de contact. En regardant la photo, on peut constater qu’un simple déplacement au bon moment nous permet de contrôler l’adversaire qui nous a agrippés.

Bref, tout ça pour dire que parfois lorsqu’on prend la peine d’y réfléchir, une simple petite phrase peut nous ouvrir de nouveaux horizons.

Bernard Grégoire

Dai Shihan, Bujinkan Québec

Kaeru

À notre dernier ou avant dernier voyage au Japon, Furuta sensei nous a expliqué que dans les familles ninja, il y avait des animaux symboliques. L’un de ces animaux qui a particulièrement attiré mon attention était la grenouille. En japonais, une grenouille se prononce « kaeru ». Selon les kanjis, le sens peut prendre différentes formes, différente signification. Les kanji changent, mais la phonétique demeure la même. Le plus important de ces sens se traduit par retourner à la maison. Le ninja qui partait en mission devait le faire en ayant à l’esprit de pouvoir retourné parmi les siens de revenir dans sa famille. Un autre sens peut se traduire notre capacité de passer du plan A au plan B. J’aime ce troisième sens qui définit bien la capacité d’adaptation du ninja pour faire face à différentes situations. Si l’on pousse l’exercice plus loin, kaeru peut se traduire par éclore, sortir de l’oeuf. Lors d’un des interviews que Francine a eu avec Hatsumi sensei pour le livre Shinobi la naissance d’un ninja, Soke a utilisé l’image de l’oiseau qui brise sa coquille. Il a comparé les techniques et les katas à la coquille de l’oeuf qui nous retient prisonniers et duquel il faudra nous échapper un beau jour afin de laisser exprimer ce qui est au-dessus des techniques et des katas, soit le budo dans toute sa complexité. L’oisillon a été formé et il doit apprendre à voler de ses propres ailes.

Je suis toujours fasciné de constater les différentes couches qu’un simple mot peut posséder en japonais. Les haïkus, ces poèmes japonais si prisés des Occidentaux, jouent énormément sur ces sens cachés d’un même mot. C’est pourquoi il est difficile de faire de vrai haïku dans une langue autre que le japonais. Les haïkus composés dans une autre langue demeurent toujours à un niveau basique. 

Les kanjis nous offrent une compréhension différente qu’un message écrit peur donner. Par exemple, si l’on regarde le kanji de la voie qui se prononce « do ou michi », il est intéressant de voir qu’il est composé d’une clé qui donne une notion de mouvement, de déplacement et d’un kanji qui signifie la tête ou parfois le cou. On peut relier le do qui est si souvent associé aux arts martiaux japonais à l’idée d’un principe qui décrit une tête en mouvement. Ce mouvement peut être physique, mais aussi psychologique. Le do peut signifier notre aptitude à évoluer à ne pas demeurer immobile et à notre recherche de connaissance.

Hatsumi sensei m’a fait ce dessin d’une grenouille. Lorsqu’il l’a terminé, il s’est esclaffé de rire et a fait un point d’interrogation en me regardant droit dans les yeux avec l’intensité qu’on lui connaît et il m’a dit qu’il n’était pas certain que c’était une grenouille puis il s’est remis à rire de bon coeur. La bonne humeur qu’il dégageait a fait de ce dessin quelque chose de spécial pour moi. J’adore cette grenouille.

Tous les kanjis ci-dessous se prononcent kaeru.

Grenouille

帰る, 返る Retourner, revenir, rentrer

変えるChanger, varier, altérer, passer du plan A au plan B

孵るÉclore, sortir de l’oeuf

Chemin, voie, route

Être conscient des principes que le budo nous offre

Pour ceux qui font des arts martiaux depuis longtemps, vous allez vous reconnaître dans ce qui suit. Le maître, que ce soit Hatsumi sensei ou un autre maître qui démontre une technique. En l’observant effectuer sa démonstration, vous reconnaissez quelque chose de familier, quelque chose que vous avez déjà fait auparavant. Confiant, vous tentez de reproduire ce que le maître a démontré, mais en étant honnête, vous réalisez qu’il vous manque quelque chose, que ça ne se fait pas aussi facilement que vous le pensiez. Pire, en essayant de voir ce qui ne va pas, vous avez l’impression de régresser. Vous aviez pourtant déjà réussi ce genre de technique une ou deux fois par le passé, mais en regardant le maître faire, vous réalisez qu’il vous manquait un petit quelque chose pour utiliser pleinement ce potentiel.

Lorsque l’on possède plusieurs années d’expérience derrière nous dans les arts martiaux, nous développons certaines habiletés intéressantes et dans bien des cas, nous n’en sommes pas conscients. Ces habiletés reposent sur des principes bien définis. Mais comme ils ne font pas partie de notre vocabulaire martial habituel, on ne les exploite généralement que très faiblement, on laisse de côté un énorme potentiel qui ne demande qu’à être exploité. Lorsqu’on prend le temps de s’arrêter et de faire quelques recherches sur les principes qui animent le budo, on réalise que l’on utilisait plusieurs d’entre eux sans comprendre leurs fonctionnements. C’est un peu comme savoir lire et écrire, mais, que pour composer un texte qui se tient et qui a du sens, cela demande une certaine compréhension des règles de grammaire et de syntaxe si l’on veut que le texte coule de manière fluide. Dans les deux cas, il y a des principes qui peuvent nous aider à obtenir un meilleur résultat.  

Tout le monde a déjà fait une technique où notre partenaire nous donne un coup de poing et où l’on saisit son poignet pour l’amener au sol tout en appuyant notre autre avant-bras pour faire une pression derrière son coude. On peut utiliser la force brute, mais si le différentiel de stature est trop grand, on ira au-devant d’un échec. Mais si l’on tire légèrement la main de l’agresseur vers l’avant et qu’on le change de direction en l’amenant vers l’extérieur, on peut contrôler aisément une personne de forte stature sans avoir à utiliser une puissance que l’on n’a pas de toute façon. En agissant ainsi, on a fait déborder l’adversaire de sa zone de confort. On vient d’utiliser un principe qui s’appelle yoyu. 

La prise de conscience de ce principe tout simple nous permet de gravir un échelon de plus dans l’apprentissage du budo. Il y a énormément de principes et chacun d’eux nous apporte un avantage tactique pour contrer un adversaire plus fort, plus rapide ou plus agressif que nous. C’est dans ces principes que le budo trouve sa puissance. 

Ne pas chercher à comprendre ces principes  du budo ou pire, les ignorer, nous amènera dans une voie où notre efficacité diminuera irrémédiablement avec les années.

Le bo jutsu

Bo jutsu

Comme les contacts physiques ne sont pas autorisés pour le moment dans les dojos, notre dojo comme beaucoup d’autres a profité de la pandémie pour travailler davantage les armes longues. Je pense que c’est dans l’ordre naturel des choses que d’utiliser des outils qui nous permettent de demeurer à une distance sécuritaire de notre partenaire d’entrainement.

Le bo jutsu reprend du panache. On peut le considérer comme un art martial complet en lui-même. Comme bien des arts martiaux, on peut l’aborder de façon sportive, chorégraphique ou guerrière. Essayons de démêler ces diverses catégories. Séparons d’abord ce qui est guerrier de ce qui est artistique. De nos jours, dans les compétitions d’arts martiaux, on peut voir des gens faire tourner le bo à des vitesses extraordinaires. Ils le font pivoter autour de leur tête, tournoyer du bout des doigts tout en effectuant un jeu de jambes qui ressemble étrangement à de la danse. Dans bien des cas, on utilisera un bâton léger, qui n’a rien à voir avec un bo traditionnel en chêne. J’adore voir ce type de prestation artistique, les gens sont d’une habilité exceptionnelle, mais je ne classe pas cela comme étant un art martial. Ce type de maniement n’a pas sa place sur un champ de bataille et ne fait pas partie du budo. 

Les katas

Il existe un grand nombre de katas de bo où l’on doit affronter un adversaire au sabre ou parfois avec d’autres armes. Ces katas sont une base, un échelon où l’on apprend les rudiments du bâton. On y voit les divers enchaînements, les frappes de base, les feintes, les blocages et tout ce qui concerne l’ABC pour débuter dans l’art du bojutsu. Mais, se limiter à reproduire ces katas de manière robotisée ne permet pas d’exploiter la pleine capacité de cette arme qu’est le roku shakku bo.

La prochaine étape consiste à insuffler de la vie dans la forme morte du kata. Beaucoup de gens effectuent ces formes en suivant un rythme régulier comme s’ils étaient guidés par un métronome. Selon l’enchaînement, si l’on veut rendre le combat réaliste, il faut modifier le rythme et ne pas demeurer dans une logistique linéaire. On doit jouer sur les angles afin que l’adversaire soit débordé, l’amener à un point où il ne saura pas où aller. On utilise du kyojutsu, on joue avec kokyu ho, on utilise du sakki jutsu. Si le kata se fait uniquement au niveau physique, il n’est pas adapté au champ de bataille.

Bo furi

Les furi sont ces exercices de tournoiements du bâton. Ils n’ont pas pour but de faire joli; ils font partie d’une stratégie d’intimidation de l’adversaire. Au niveau le plus basique, le bâton demeure à la même place sur une même ligne. Sans qu’on le réalise, nous nous déplaçons de chaque côté du bâton. Cet exercice est la première étape du bo furi et, à ce stade, on est loin de pouvoir faire un combat. Lorsqu’on le travaille contre un adversaire, il faut réussir à mettre suffisamment de pression sur l’adversaire pour l’obliger à reculer. Il faut que notre distance soit toujours sécuritaire, être suffisamment loin pour éviter une attaque-surprise, mais suffisamment proche pour frapper l’adversaire si l’occasion se présente. Une fois que l’on a maîtrisé cette compétence, il faut pouvoir manipuler l’adversaire pour le diriger là où l’on veut. Je démontre souvent à mes étudiants que l’on peut forcer l’adversaire à tourner à 90 degrés si l’on s’y prend bien. 

On peut voir sur le web énormément de gens effectuer des démonstrations de bo furi. Le bâton virevolte rapidement et c’est du plus bel effet. Mais si l’on prend le temps de regarder le jeu de pied, on réalise que c’est du surplace, qu’il n’y a souvent pas ce travail des jambes qu’exige le budo en général. Par exemple lorsque l’on remonte le bâton vers l’avant, ce geste servait souvent à crocheter le hakama de l’adversaire. Le bâton se prenait dans la culotte ample et obligeait l’adversaire à se cabrer sur ses lombaires. Notre corps est aligné vers l’avant à ce moment-là. Si l’on demeure debout sans assujettir notre position, il est impossible de contrôler l’adversaire.

Du taijutsu efficace

L’utilisation des armes dans le budo nous oblige à mieux percevoir nos erreurs. Je dis souvent à mes étudiants que les armes sont des amplificateurs d’erreurs. Oui, c’est plus difficile au début de travailler avec des armes, mais une fois qu’on a fait l’effort, cela se répercute positivement dans tous nos mouvements et nos déplacements. 

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Le professeur d’expérience

La plupart des enseignants d’arts martiaux n’ont jamais eu à se battre en situation réelle. Ils possèdent une idée très théorique sur ce que doit être un combat. Lorsque l’on enseigne des techniques de défense que l’on désire efficaces en situation réelle, il y a des règles à suivre. Pour avoir dû me défendre à quelques reprises lors de mon travail en sécurité, je peux vous dire que la théorie est une chose et que la pratique en est une autre.

Premier constat: votre adversaire ne réagira probablement pas comme le fait votre partenaire sur le tatami. Cela inclut une attaque sournoise, l’utilisation du premier objet qu’il trouvera ou encore l’aide d’un comparse. Si vous croyez que votre adversaire vous laissera le temps de faire quelques étirements ou d’enlever vos chaussures avant le combat, vous aurez une surprise.

Second constat: Je vois trop souvent des enseignants qui démontrent des techniques sans tenir compte de l’autre bras de l’agresseur. Combien de fois peut-on voir une clé de poignet qui amène une mécanique facilitant un coup de poing de l’autre main ? Beaucoup de professeurs ne tiennent pas compte de l’autre main en se disant qu’elle ne peut faire beaucoup de dommage si l’on contrôle l’un des bras, ils oublient que ça ne prend pas de puissance pour qu’une tape sur une oreille nous désoriente totalement. Il néglige le fait que le bout d’un ongle peut grafigner aisément notre cornée et nous faire relâcher notre technique de contrôle que l’on croyait blindée. On fait une superbe belle technique en luxant le poignet de la main qui tient un pistolet. Oui, le canon n’est plus dirigé sur le défenseur, mais en déviant l’angle de tir, le projectile est allé se loger dans la tête d’un enfant qui regardait la scène. 

Troisième constat: L’inexpérience martiale. Cela prend des années pour apprendre à voir ces lacunes. Oubliez cela si vous avez moins de dix ans d’expérience dans les arts martiaux. L’expérience s’acquiert et ne s’achète pas. L’instructeur qui se situe dans cette catégorie doit redoubler de vigilance afin d’éviter de tomber dans ces pièges. Les arts martiaux et la politique ont une chose en commun, on a tendance à se laisser impressionner facilement par un enseignant à la parole facile. On doit juger un professeur par la logique de son enseignement et non par la teneur de son discours général.

Quatrième constat: J’ai malheureusement trop souvent vu des instructeurs qui mélangeaient toute sorte d’arts martiaux et qui laissaient tellement de lacunes en exécutant certaines techniques qui au premier regard semblaient si puissantes. Ce n’est pas parce que vous êtes ceinture jaune dans dix arts martiaux que vous équivalez à une ceinture noire d’expérience. Le corps humain est capable d’encaisser beaucoup plus que ce que plusieurs personnes croient. Le coup de genou circulaire exécuté en puissance dans les airs, est peut-être moins efficace qu’on le croit sur un adversaire sous influence de la drogue ou de l’alcool.

Cinquième constat: Des étudiants trop naïfs peuvent se laisser impressionner par les discours confiants de leurs professeurs. Je dis toujours à mes étudiants « ne croyez jamais vos professeurs aveuglément, regardez si ce qu’ils vous enseignent est logique». La première étape pour devenir un bon professeur est de devenir un bon étudiant et un bon étudiant doit se poser des questions et ne pas hésiter à questionner son professeur. Si ce dernier est compétent, il pourra répondre sans se sentir stressé ou menacer. Un petit truc à faire comme étudiant, se demander comment je pourrais me sortir de cette situation. Vous constaterez qu’il est souvent trop facile de se sortir de la plupart des clés que certains professeurs garantissent comme étant sécuritaires totalement. 

Bernard Gregoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Ésotérisme ou psychologie

Notre art martial est probablement un des plus complexes que l’on puisse trouver sur le marché lucratif des arts martiaux. La plupart des styles d’arts martiaux respectent des règles de marketing afin d’accrocher la clientèle au maximum. L’une de ses règles est qu’il faut que l’étudiant réussisse rapidement à exécuter la technique qu’il a apprise, sinon il se décourage et abandonnera l’entraînement. Pour parvenir à cela, les techniques sont souvent très simples, faites pour être reproduites sans exiger un trop haut niveau de compréhension. 

En second lieu, il faut que l’étudiant ait l’impression qu’il a travaillé fort pour pouvoir retirer une certaine fierté de son nouvel apprentissage. Pour cela, on lui fera faire un grand nombre de pompes, de redressement assis et autre exercice pouvant permettre de développer un aspect cardio puissant. Si l’étudiant est courbaturé le matin suivant le cours, c’est que dans bien des cas, dans son esprit, le cours de la veille était un bon cours. 

Dans notre dojo, je ne mise pas sur le conditionnement physique. Les gens ont la responsabilité de leurs mises en forme. Cela demande une certaine autonomie de fonctionnement qui se fait de plus en plus rare de nos jours. Pour ce qui est des techniques, certaines sont simples et beaucoup d’autres sont difficiles à exécuter. Notre art est vieux de plus de 900 ans et à cette époque, les vieux maîtres ne pensaient pas en fonction de la rétention des étudiants, mais bien à leurs survies.

Un mot qui revient souvent dans le dojo est le mot magique. Souvent lorsque j’exécute une technique difficile que les étudiants ne parviennent pas à reproduire, j’entends ces mots « c’est de la magie ». L’art du Bujinkan est parfois qualifié d’ésotérique. Désolé, il n’y a pas de magie dans notre art, mais il y a beaucoup de psychologie. Notre art est basé sur la compréhension du comportement humain. 

Quel art martial explique à ses étudiants que la technique fonctionnera à cause du réflexe sympathique ou de l’arc réflexe? Combien d’art martial utilise le fait de faire plusieurs attaques répétées afin de créer un automatisme négatif chez l’adversaire ! Combien d’écoles enseignent aux étudiants à esquiver une attaque au sabre en faisant en sorte que l’on joue sur le mental de l’adversaire? Dans une telle attaque, le peu d’écoles qui enseigne à se défendre contre un sabre font tout pour esquiver et fuir l’attaque alors que nous nous y faisons face au point que l’adversaire change son schème de pensée d’offensif à défensif. En agissant de la sorte, l’attaquant ne comprend généralement pas ce qui vient de se passer.

En utilisant ces concepts, certains décriront notre école comme étant ésotérique, quelque chose qui se produit par magie. Les premiers hommes des cavernes qui ont vu le feu lui accordaient sûrement quelque chose de magique. Aujourd’hui, c’est un simple phénomène qui réclame un apport en combustible, en oxygène et une énergie suffisante pour activé le feu. En comprenant le fonctionnement du feu, on sait qu’en le privant de l’un de ses trois éléments, le feu sera absent au rendez-vous. Ce qui était magie est devenu science. La médecine et la psychologie peuvent expliquer les techniques qui nous semblent mystérieuses et ésotériques. Si l’on trouve qu’une technique est magique et ésotérique peut-être que c’est simplement le fait que l’étudiant n’est pas assez avancé pour saisir ce qui fait fonctionner la technique. Les étudiants sont souvent surpris de voir que je peux éviter un sabre en demeurant si près de la lame. Il y a quelques semaines, j’ai donné un cours sur la façon de gérer les distances en utilisant des points de repère. Il n’y avait plus da magie, la plupart étaient capable de se déplacer à la bonne place au centimètre près.

Lorsque l’on ne comprend pas une technique et qu’on ne peut la reproduire, on a tendance à juger cette dernière comme étant inefficace et inutile. Mais en comprenant de quelle façon elle joue sur le mental de l’adversaire, la technique que l’on trouvait désuète quelques années auparavant, prend une tout autre allure. C’est simplement que l’on n’avait pas le niveau de compétence nécessaire pour apprécier ce que plus de 900 ans de culture martiale nous offraient. Pour arriver à saisir toute l’efficacité de ces principes, il faut travailler en sachant que ça ne sera pas facile du tout. Mais après tout, le nin de ninja ne signifie-t-il pas persévérance.

 

Bernard Grégoire

Daishihan, Bujinkan Québec

Ma technique est efficace: vrai ou faux

Un grand nombre de pratiquants d’arts martiaux jugent l’efficacité d’une technique à l’apparence de puissance que peut projeter celui qui l’exécute. Beaucoup de gens s’imaginent que pour être efficace dans les arts martiaux il faut avoir le gabarit du roi Scorpion. Si l’adversaire est musclé, grand, chauve avec un regard de chien enragé et si en plus il arbore des tatouages un peu partout, nul doute qu’il impressionnera un grand nombre de personnes. Pourtant, ses muscles ne le protège pas des doigts dans les yeux, d’un coup aux parties, d’un simple doigt dans une oreille ou d’un coup de pied sur l’extérieur du genou. Au contraire, ses abdominaux bien musclés sont un matériau de choix pour qui sait utiliser les frappes en onde de choc. 

Dans beaucoup d’arts martiaux, on amène les étudiants à vouloir frapper avec rage, comme si la colère était la seule énergie qui permette d’être efficace. On oublie trop souvent que ces frappes en puissance offrent la plupart du temps, des ouvertures qu’un combattant bien préparé peut exploiter avantageusement. On s’imagine que donner des coups de coude ou des coups de genoux en enragés nous apportera la victoire. Oui, si l’on se bat contre quelqu’un qui ne sait vraiment pas se battre. 

La grosseur de l’adversaire impressionne, mais ça ne devrait pas nous affecter dans notre défense. La première chose que nous apprend le Bujinkan est de bouger au bon endroit, au bon moment, un peu à la façon du tigre qui attend le bon moment pour sauter sur sa proie. Que ce soit contre des armes blanches ou à mains nues, lorsque les déplacements sont bien maîtrisés, il y a peu de chance que votre adversaire puisse vous atteindre efficacement. À ce stade de l’apprentissage, la supervision d’un professeur compétent est nécessaire.

On peut frapper un adversaire aussi fort qu’on le peut, si ce n’est pas le bon type de frappe appliquer de la bonne façon au bon endroit, l’adversaire aura la capacité de riposter comme si de rien n’était. Pour ceux qui se sont déjà battus dans la rue, vous allez comprendre ce que je vais dire ici. Souvenez-vous des coups de poings et de pieds que vous avez reçus. Après combat vous êtes resté surpris de constater qu’une bonne partie ces frappes ne vous avaient pas neutralisé. Dans bien des cas, vous ne les avez même pas remarqués. 

On ne doit pas se contenter d’un aspect théorique des arts martiaux. Il faut avoir la capacité d’incorporer les principes qu’Hatsumi sensei nous enseigne depuis quelques années à nos katas et techniques de base. Cette année nous débutons un nouveau cycle où ces principes des dernières années viennent s’ajouter aux katas des diverses écoles qui font partie du Bujinkan. On ne se contente plus de refaire les katas de manière robotisée, mais on apprend comment les utiliser et les adapter pour diverses techniques. 

Cette façon d’appliquer les katas ne s’apprend pas dans les livres ou sur les vidéos d’internet. Il faut se connecter le plus possible avec le Japon et s’assurer que la personne avec qui l’on s’entraîne comprenne bien l’enseignement de Soke. Depuis mon retour du Japon en début février, nous avons débuté les cours avec le niveau shoden du koto ryu. Nous voyons les katas au niveau basique. Puis nous décortiquons les katas en voyant les principes que soke nous a enseignés ces dernières années. Pour l’oeil averti, les katas prennent un tout autre sens qu’une simple répétition automatique de mouvement.

Comme étudiant, nous avons le devoir de nous poser des questions et d’en poser à nos professeurs. S’ils sont compétents, ils se feront un plaisir de répondre à la plupart de vos questions. Se faire questionner, c’est avoir la chance d’acquérir des points de vue que l’on n’avait peut-être pas pris en considération auparavant. Si l’on ne se pose pas de questions, c’est sûr qu’on aura l’impression que toutes nos techniques sont efficaces.

Bernard Grégoire

Daishihan Bujinkan Québec