Les principes derrière les techniques

Le kukan, pas si vide que ça… 

Ça fait des semaines que j’ai l’intention d’écrire ce blogue, mais en plus du manque de temps, ce n’est pas si facile que ça de mettre en mot tout ce qui fait la beauté du kukan. Le mot « kukan » désigne essentiellement le vide, le vide laissé entre uke et tori. Peut-on vraiment combler le vide par des mots ?

Le kukan s’accompagne essentiellement de deux autres principes. Yoyuu que l’on pourrait traduire par surplus, abondance, débordement, et le kyojutsu, qui est l’art de donner une fausse réalité à l’adversaire.

À l’exception du Bujinkan, tous les autres arts martiaux tentent de combler l’espace vide entre le défenseur et l’attaquant. S’ils ne tentent pas de combler cet espace, ils vont tout simplement l’ignorer (par ignorance ou inconscience, je l’ignore). Seul Hatsumi sensei nous enseigne comment utiliser cet espace vacant à notre avantage.

Hatsumi sensei a déjà dit que le tigre est dangereux, seulement si on est sur le chemin de ses griffes.

Je pense que la première règle d’utilisation de l’espace est d’apprendre à bien bouger dans cet espace. Le taijutsu doit être fluide. Les mouvements doivent être rapides, précis et sans saccade. Lorsque je parle de rapidité, je ne parle pas du fait d’avoir des réflexes de jeune coq, mais de pouvoir se déplacer sans se presser, dans l’espace laissé vacant par l’attaquant. Il faut arriver à développer une vision, où on a l’impression que l’attaquant nous agresse au ralenti.

Souvenez-vous de la première fois où on vous frappait au ventre et que vous deviez, avancez, en vous déplaçant en triangle pour éviter l’attaque. Votre corps stressait, vos émotions vous amenaient presque à paniquer. Après quelques semaines déjà, pour le même exercice, vous pouviez vous déplacer sans vous presser, et ce, même si la frappe entrait plus rapidement. Déjà, votre utilisation de l’espace s’améliorait.

Yoyuu 

On peut traduire yoyuu par le mot surplus. S’il y a un surplus d’espace lorsque uke nous attaque, alors pourquoi ne pas l’utiliser. L’agresseur donne son coup de poing. Si son subconscient lui donne l’information que le poing va atteindre sa cible, il va probablement continuer dans la même direction. Si on a assez d’espace et d’habileté pour reculer jusqu’à la limite maximale où le poing peut se rendre, il est probable alors que l’attaquant puisse se mettre lui-même en situation de déséquilibre.

Kyojutsu

On peut également utiliser le kyojutsu pour fausser la collecte d’informations de l’attaquant. Bien que ça ne soit pas aussi simple, on peut tenter de résumer une partie du kyojutsu. De façon simpliste, si vous offrez une cible à l’attaquant, il est probable que dans une logique de combat, il tente d’avoir accès à cette cible. Si vous offrez votre figure aux poings de votre adversaire, au moment où il tentera d’atteindre cette cible, vous devez vous déplacer dans un espace où il ne pourra pas vous atteindre, mais un espace où vous pourrez l’atteindre. Il sera trop tard pour lui pour changer de stratégie. Votre aisance de déplacement dans cet espace est cruciale.

Dans le kyojutsu, on prendra conscience des portes dérobées. Ces sorties d’urgence qui nous permettent d’atteindre la victoire au moment où tout semblait perdu. L’utilisation de ces portes dérobées fait partie du kyojutsu. Leur apprentissage est essentiel pour une victoire contre un adversaire beaucoup plus puissant que nous.

Occuper l’espace

Si uke désire se déplacer à un endroit donné et que vous vous trouvez une fraction de seconde avant lui dans ce même espace, probablement que vous allez réussir à briser ou à l’empêcher de prendre un kamae solide. Si l’espace que la tête d’uke désire occupé et qu’elle est déjà prise, probablement que ce dernier compensera en s’appuyant sur ses lombaires pour éviter la collision et se mettra lui-même en situation de déséquilibre.

Bref, nous avons tellement à apprendre du vide…

Bernard Grégoire

Shihan Bujinkan Québec

Ninja et sécurité

Les fêtes approchent et pour la première fois depuis des mois, j’ai un peu de tranquillité. J’en profite pour faire un peu de ménage dans mes fichiers. En faisant cela, je suis retombé sur les notes qui m’ont permis d’écrire le livre sur la gestion de la sécurité dans les événements spéciaux. En ayant ainsi pris de la distance, je réalise que cette gestion est beaucoup plus près du ninja que je ne l’avais jamais réalisé auparavant.

La gestion des événements spéciaux est beaucoup plus proche de la pensée ninja qu’on pourrait le croire. La réalité d’un ninja n’est pas seulement de combattre, mais de gérer des situations. Il y a beaucoup de similitudes entre des opérations de sécurité et une opération ninja. Dans les deux cas, cela demande de nombreuses préparations. Dans les deux cas, il faut savoir s’entourer des bonnes personnes et de pouvoir évaluer la capacité des gens qui oeuvrent autour de nous. Apprendre à évaluer une situation fait partie des deux réalités.

Dans le feu de l’action, pour les deux situations, il faut apprendre à évaluer les faits et prendre les décisions adéquates. Il faut également apprendre à prévoir l’imprévu, à pouvoir se retourner sur une pièce de monnaie. Il faut étudier le terrain, la météo, les risques de blessures (ou de pertes humaines). Il faut tenir compte également de l’équipement disponible (clôtures, signalisation, etc.) que l’on peut utiliser (les armes pour les ninjas) et de ce que possède comme ressource l’ennemi, pardon, je voulais dire la foule.

Naturellement, dans les deux cas il faut préparer des stratégies d’évacuation de la foule (ou de fuite pour le ninja) et prévoir un plan B si jamais tout ne se déroule pas comme prévu. Il faut prévoir des chemins pour le passage d’ambulance en cas d’urgence, ce qui s’apparente fortement aux techniques d’évasion du ninja. Dans les deux cas, il faut prévoir le mouvement de la foule (des troupes ennemies), et l’état d’esprit dans laquelle elle se trouve. Dans les deux cas, il faut passer le plus inaperçu possible afin de ne pas stresser les gens en face de nous. Mais même si l’on est discret, à tout moment il faut être prêt à intervenir.

Que ce soit pour coordonner des actions, régler des problèmes, gérer les entrées et sorties, ou pour toute autre phase de l’opération de sécurisation des lieux, la pensée ninja est un atout incroyable. Et cela va dans les deux sens. Si vous êtes à un endroit et qu’un drame se produit, les mêmes façons de pensée pourront vous aider à vous sortir des pires scénarios. Après tout, le rôle de ce type de sécurité n’est-il pas de protéger les gens présents pour sa famille pour le ninja.

 Bernard Grégoire
Shihan Bujinkan Québec