Ésotérisme ou psychologie

Notre art martial est probablement un des plus complexes que l’on puisse trouver sur le marché lucratif des arts martiaux. La plupart des styles d’arts martiaux respectent des règles de marketing afin d’accrocher la clientèle au maximum. L’une de ses règles est qu’il faut que l’étudiant réussisse rapidement à exécuter la technique qu’il a apprise, sinon il se décourage et abandonnera l’entraînement. Pour parvenir à cela, les techniques sont souvent très simples, faites pour être reproduites sans exiger un trop haut niveau de compréhension. 

En second lieu, il faut que l’étudiant ait l’impression qu’il a travaillé fort pour pouvoir retirer une certaine fierté de son nouvel apprentissage. Pour cela, on lui fera faire un grand nombre de pompes, de redressement assis et autre exercice pouvant permettre de développer un aspect cardio puissant. Si l’étudiant est courbaturé le matin suivant le cours, c’est que dans bien des cas, dans son esprit, le cours de la veille était un bon cours. 

Dans notre dojo, je ne mise pas sur le conditionnement physique. Les gens ont la responsabilité de leurs mises en forme. Cela demande une certaine autonomie de fonctionnement qui se fait de plus en plus rare de nos jours. Pour ce qui est des techniques, certaines sont simples et beaucoup d’autres sont difficiles à exécuter. Notre art est vieux de plus de 900 ans et à cette époque, les vieux maîtres ne pensaient pas en fonction de la rétention des étudiants, mais bien à leurs survies.

Un mot qui revient souvent dans le dojo est le mot magique. Souvent lorsque j’exécute une technique difficile que les étudiants ne parviennent pas à reproduire, j’entends ces mots « c’est de la magie ». L’art du Bujinkan est parfois qualifié d’ésotérique. Désolé, il n’y a pas de magie dans notre art, mais il y a beaucoup de psychologie. Notre art est basé sur la compréhension du comportement humain. 

Quel art martial explique à ses étudiants que la technique fonctionnera à cause du réflexe sympathique ou de l’arc réflexe? Combien d’art martial utilise le fait de faire plusieurs attaques répétées afin de créer un automatisme négatif chez l’adversaire ! Combien d’écoles enseignent aux étudiants à esquiver une attaque au sabre en faisant en sorte que l’on joue sur le mental de l’adversaire? Dans une telle attaque, le peu d’écoles qui enseigne à se défendre contre un sabre font tout pour esquiver et fuir l’attaque alors que nous nous y faisons face au point que l’adversaire change son schème de pensée d’offensif à défensif. En agissant de la sorte, l’attaquant ne comprend généralement pas ce qui vient de se passer.

En utilisant ces concepts, certains décriront notre école comme étant ésotérique, quelque chose qui se produit par magie. Les premiers hommes des cavernes qui ont vu le feu lui accordaient sûrement quelque chose de magique. Aujourd’hui, c’est un simple phénomène qui réclame un apport en combustible, en oxygène et une énergie suffisante pour activé le feu. En comprenant le fonctionnement du feu, on sait qu’en le privant de l’un de ses trois éléments, le feu sera absent au rendez-vous. Ce qui était magie est devenu science. La médecine et la psychologie peuvent expliquer les techniques qui nous semblent mystérieuses et ésotériques. Si l’on trouve qu’une technique est magique et ésotérique peut-être que c’est simplement le fait que l’étudiant n’est pas assez avancé pour saisir ce qui fait fonctionner la technique. Les étudiants sont souvent surpris de voir que je peux éviter un sabre en demeurant si près de la lame. Il y a quelques semaines, j’ai donné un cours sur la façon de gérer les distances en utilisant des points de repère. Il n’y avait plus da magie, la plupart étaient capable de se déplacer à la bonne place au centimètre près.

Lorsque l’on ne comprend pas une technique et qu’on ne peut la reproduire, on a tendance à juger cette dernière comme étant inefficace et inutile. Mais en comprenant de quelle façon elle joue sur le mental de l’adversaire, la technique que l’on trouvait désuète quelques années auparavant, prend une tout autre allure. C’est simplement que l’on n’avait pas le niveau de compétence nécessaire pour apprécier ce que plus de 900 ans de culture martiale nous offraient. Pour arriver à saisir toute l’efficacité de ces principes, il faut travailler en sachant que ça ne sera pas facile du tout. Mais après tout, le nin de ninja ne signifie-t-il pas persévérance.

 

Bernard Grégoire

Daishihan, Bujinkan Québec

J’ai l’impression que je ne suis pas bon.

Il est intéressant de discuter avec les étudiants de leur perception personnel en ce qui concerne leur évolution martiale. Certains auront l’impression qu’ils progressent à pas de géant alors que d’autres auront tendance à se dévaloriser en disant qu’ils n’avancent pas qu’ils sont loin derrière les autres étudiants de même niveau. Mais est-ce que cette perception reflète vraiment la réalité?

La progression martiale d’un individu n’est pas mathématique. Dans les arts martiaux, on ne peut quantifier le talent et les habiletés d’un pratiquant. Bien sûr, on peut compter le nombre de katas qu’il possède ou le nombre de techniques qu’il a accumulé, mais cela n’a rien à voir avec la véritable compétence martiale. Attention, ici je parle de budo et non de photocopier à l’infini une technique que le professeur nous a enseignée. J’élimine donc d’emblée tout ce qui est robotisation et reproduction exacte des mouvements du professeur. Je parle de l’habileté que l’on peut développer chez un pratiquant afin qu’il puisse se défendre efficacement en situation réelle.

La première erreur est de se comparer aux autres étudiants du groupe. Ils semblent meilleurs que nous, ils semblent exécuter la technique avec tellement de facilité que cela nous donne la sensation que nous ne sommes réellement pas faits pour ça. Pour une personne qui n’a pas la compétence de voir les exécutants plus en profondeur, cela peut sembler vrai. Mais si l’on creuse davantage, la conclusion peut être fort différente. Beaucoup d’étudiants semblent avoir tellement de facilité à exécuter la technique. Mais comme on dit, le diable se cache dans les détails.

Avec les années, j’ai appris que souvent les étudiants qui en arrachaient le plus s’arrêtaient sur ces petits détails. Ce petit angle qui fait toute la différence, cette distance primordiale qui nous permet d’éviter la lame ou cette sensation qui nous amène à pensé que l’on ne l’a pas, que l’on est à côté de la vérité. Ces doutes qui nous empêchent de progresser avant d’avoir compris comment cela fonctionne. Dans bien des cas, celui qui semble exécuter la technique avec facilité ne s’est pas préoccupé de ces paramètres. Il prend plaisir à exécuter la technique, sans se laisser embarrasser par les erreurs accumulées. En bougeant de la sorte sans se préoccuper de l’exactitude de ses mouvements, il dégage une aura de confiance. Et, ce qui est important, il prend plaisir à exécuter la technique.

La seconde erreur qu’ont certains étudiants est qu’ils se découragent en voyant les autres agir avec ce semblant de facilité. Généralement, dans le budo, celui qui à long terme progresse le plus, est celui qui a dû faire des efforts, qui a dû surmonter ces complexes d’infériorité. Il a tellement travaillé pour comprendre les petits détails diaboliques qu’il en est arrivé à une meilleure maîtrise de ces techniques.

Dans les deux cas, les étudiants apprendront à progresser. Ceux pour qui cela semble facile, avec le temps ils finiront par polir leur matériel, à combler les faiblesses des bases du budo qu’ils ont accumulées. Pour ceux qui ont l’impression de ne pas être à la hauteur, ils réaliseront qu’une fois qu’ils auront maîtrisé les solides fondations auxquelles ils se sont attaqués, ils seront devenus efficaces. Tout n’est qu’une question de patience.

 

Bernard Grégoire

Yushuu Shihan Bujinkan Québec

Mutodori

Mutodori

Cette année, 2017, Hatsumi sensei a démontré qu’un mutodori n’est pas simplement le fait de se défendre à mains nues contre une attaque au sabre. Le mutodori est avant tout un état d’esprit. À mon dernier voyage au Japon, Hatsumi sensei a dit que la compréhension des mutodori était la base du vrai budo.

Le mot clé pour la maîtrise des mutodori est sans contredit le contrôle. Contrôler la situation, contrôler l’adversaire, mais avant toute chose, apprendre à se contrôler soi-même. Première erreur dans l’apprentissage des mutodori, cela n’engage que mon point de vue, c’est probablement le fait que la plupart des gens n’ont pas le contrôle de leurs émotions au moment d’exécuter ces techniques. Hatsumi sensei a répété à de nombreuses reprises que l’on ne doit pas faire de techniques, qu’il faut que les choses se fassent de façon naturelle. Je n’avais qu’à jeter un regard autour de moi pour réaliser que ce n’était pas le cas.

Beaucoup de gens désirent bien paraître aux yeux de Soke et des autres personnes présentent sur les cours. Plutôt que de faire ce que Soke enseigne et de se retrouver en terrain inconnu, ils préfèrent se fier à leurs mémoires et reproduire des pattern où ils se sentent en sécurité. Il faut apprendre à quitter sa zone de confort. Hatsumi a déjà dit de se fier à la partie divine qui est à l’intérieur de nous. Si l’on exécute la technique avec la peur de mal paraître, on manque une partie essentielle de l’apprentissage, l’échec.

Deuxième erreur dans l’étude des mutodori, le contrôle total de l’adversaire. Bien sûr, il faut maîtriser l’arme. Mais l’adversaire a deux bras, il est facile pour lui de sortir un autre couteau si l’on ne focalise notre attention que sur l’arme principale. Il faut prendre conscience du jeu de levier qu’offre le corps humain. Vous contrôlez un doigt qui a une incidence sur le poignet, qui lui-même en passant par le coude positionne l’épaule de l’adversaire de façon à orienter ses hanches changeant ainsi l’orientation et les possibilités de mouvements de l’autre bras. Tout cela aura bien sûr un effet sur l’équilibre et la solidité de la structure de l’adversaire.

Troisième erreur, l’état d’esprit. Lorsque l’on fait une technique, on désire gagner au point d’en faire une affaire personnelle. Le mutodori exige que l’on soit détaché de l’action. Lorsque l’on désire trop fort un résultat et qu’il n’est pas au rendez-vous, le cerveau se retrouve perturbé momentanément. Il faut être détaché du combat et laisser les choses s’enchaîner naturellement. Lorsque l’on regarde Hatsumi sensei faire une technique, il agit comme si l’adversaire n’était qu’une distraction sans importance sur son déplacement d’un point A au point B. Il ne focalise pas sur l’obligation de gagner son combat. Son visage ne montre des signes d’agressivité uniquement lorsque son corps a besoin d’énergie supplémentaire pour effecteur une frappe ou une clé. Aussitôt ce moment passé. Il reprend son aspect paisible et détaché. C’est shizen, c’est naturel.

Hatsumi sensei redirige souvent l’attaque de l’adversaire d’un seul doigt. Il exagère volontairement la situation pour nous démontrer que si nous mettons la pression au bon endroit et au bon moment, nous n’avons pas à utiliser de force physique pour contrôler l’adversaire. Au Japon durant les cours, il n’était pas rare de voir des personnes agripper fortement leur partenaire et tenter de les amener au sol par la seule puissance de leurs muscles. Le plus souvent, ces gens prennent tellement de place qu’ils finissent toujours par bousculer tout le monde autour d’eux. Ils désirent un résultat prouvant leur compétence à maîtriser l’adversaire plutôt que d’essayer de s’améliorer, quitte à mal paraître sur le moment.

Nous avons à apprendre énormément des mutodoris. Pour y arriver, il faut accepter que cela prenne du temps et qu’il faille laisser notre égo de côté.

Bernard Grégoire

Yushu Shihan

Bujinkan Québec

Les caprices du budo

Si ce n’est déjà fait, je vous invite à lire: Les caprices du budo. Les chapitres sur les trois triangles vous donneront probablement un bon indice de la progression que l’on peut avoir lorsque l’on suit la voie du budo.

https://www.amazon.com/caprices-du-budo-French/dp/2981313762/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1498677354&sr=8-1&keywords=Les+caprices+du+budo

La magie de yoyu 余裕

Depuis quelques années le mot yoyu est présent dans notre vocabulaire du Bujinkan. Yoyu est le petit surplus ou plus précisément la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Seul Hatsumi sensei pouvait prendre un tel mot et en faire un thème.

Lorsqu’un agresseur donne un coup de poing, il prend généralement soin de ne pas frapper trop loin afin de ne pas perdre son équilibre et de ne pas offrir d’endroits à découvert qui pourrait se retourner contre lui. Malheureusement pour nous, l’intellect et le subconscient sont deux choses différentes. Les décisions prises par notre intellect ne sont pas toujours partagées par notre subconscient. C’est ce qui fait la force de Yoyu.

Lorsque l’on donne un coup de poing, si la cible se révèle inatteignable, automatiquement notre bras se repliera afin de préparer notre prochaine attaque ou simplement pour renforcer notre garde. S’il semble possible d’atteindre la cible, alors le subconscient maintient l’ordre de mission, allonger le bras de plus en plus afin d’atteindre cette cible qui est là à quelques millimètres de portée. C’est une petite partie de la magie de Yoyu. Faire croire au subconscient de l’adversaire qu’il va pouvoir nous frapper. Lui faire parcourir quelques centimètres de plus afin de lui faire perdre de sa stabilité.

À partir du moment que l’adversaire est instable, il nous ouvre la porte à toute sorte de possibilités. L’intellect sait que c’est un piège, mais le subconscient ne le voit pas de cette façon. Il continue à vouloir remplir sa mission à tout prix. Ce principe de faire déborder l’adversaire peut s’appliquer dans diverses techniques que ce soit contre des frappes ou des techniques de saisies.

Ceux qui ont eu la chance de servir de partenaire pour Hatsumi sensei comprennent bien ce principe de yoyu qui fait qu’on se jette malgré nous dans la gueule du loup. Lorsque ce principe est appliqué comme le fait Hatsumi Sensei, on réalise trop tard que l’on vient de se faire avoir.

Bernard Grégoire

Shihan Bujinkan Québec

La collecte d’informations

Lorsque j’enseigne à des gens oeuvrant dans le domaine de la sécurité, je les sensibilise toujours à l’importance d’obtenir un maximum de données sur la situation. Dans le domaine de la sécurité comme dans celui des arts martiaux, dès qu’il y a risque de conflit, il devrait y avoir une collecte d’informations. Dans un combat, dès qu’il y a un échange de coups il y a échange d’informations. Apprendre à voir et à interpréter ces informations augmente considérablement nos chances de succès dans une bagarre.

Notre premier relevé d’information passe d’abord par le visuel. Comment se comporte notre adversaire avant même qu’il y ait confrontation physique ? Est-il nerveux, paniqué ou au contraire vous semble-t-il confiant? Vous devez relever le maximum d’indices qu’il vous offre. Avant même qu’une confrontation n’ait lieu, vous devez prévoir ce qui est susceptible d’arriver. Si vous savez que la personne en face de vous est sur le point d’exploser, alors vous avez une longueur d’avance et vous pourrez vous positionner de manière à neutraliser ou du moins à minimiser les conséquences de la première attaque.

À partir du moment où il y a contact physique, vous devriez être en mesure de sentir comment réagit le corps de votre adversaire. Dès que vos mains touchent son corps, une foule de données vous sont transmises. Vous pouvez sentir ses angles de déséquilibre, ses lignes de forces là où ses poings trouveront le maximum de puissance à l’impact. Vous devez également voir le positionnement de son corps à partir de ces points de contact et non avec vos yeux. En évitant de tout passer l’information par le regard, on gagne énormément en vitesse. On réagit plutôt que d’analyser.

Le contact de nos mains contre le corps de l’adversaire nous permet de sentir dès le début le mouvement mécanique lui permettant de nous frapper. Un exercice simple pour développer ces habiletés, pratiquer les yeux fermés. Avec un peu de pratique, on apprend à réagir rapidement aux mouvements du partenaire.

Pour se connecter ainsi à l’adversaire, il n’est pas nécessaire de l’agripper fortement. Le simple fait d’avoir un contact léger avec le dos de la main est suffisant pour garder une longueur d’avance sur les mouvements de uke.

L’enchaînement du mouvement

Lors de notre dernier voyage au Japon, en juin dernier, Hatsumi sensei nous a expliqué l’importance que chacun de nos mouvements soit rattaché au mouvement suivant de notre adversaire. Cela semble un peu étrange à première vue, mais c’est d’une logique tactique irréfutable.

Pour démontrer ce principe, nous avons débuté avec une saisie au collet d’une main et une attaque de l’autre main. On doit partir du principe que tout le corps est relié. L’avant-bras est relié au bras, qui est relié à l’épaule. Par le biais des clavicules, chacun des bras a une interaction avec l’autre bras. Par ce système de levier, on peut arriver à limiter et à contrôler le mouvement que uke peut faire. En jouant sur les différents axes que peut prendre la ligne des épaules, on contrôle alors le bassin de l’adversaire. Et, de là, on peut prendre le contrôle de ses jambes. Lorsque c’est bien fait, on peut non seulement diriger le bras de uke, mais également tout son corps. On limite ses options à un point tel qu’il n’a plus qu’une seule possibilité de mouvement. On en arrive à décider à sa place sur le type de riposte qu’il peut effectuer.

La plupart des techniques, lors de notre séjour, reposaient sur ce principe. À plusieurs reprises Hatsumi sensei est revenu sur le sujet. Ce qui était vrai pour le taijutsu l’était également pour les armes. Hatsumi sensei nous a démontré des techniques de tsurugi assez incroyable où notre arme repositionnait l’arme, le bras et le corps de l’adversaire, afin de gérer ses mouvements suivants.

Le contrôle du bras de l’attaquant peut se faire de différentes façons. On peut le travailler avec notre main ou simplement en utilisant notre avant-bras pour rediriger le système de levier du corps de l’adversaire. Plusieurs années auparavant, nous avions abordé ce sujet avec Oguri sensei. Avec les années, une meilleure compréhension m’a permis d’apprécier davantage ce type de contrôle de l’adversaire.

Bernard Grégoire

Les principes derrière les techniques

Le kukan, pas si vide que ça… 

Ça fait des semaines que j’ai l’intention d’écrire ce blogue, mais en plus du manque de temps, ce n’est pas si facile que ça de mettre en mot tout ce qui fait la beauté du kukan. Le mot « kukan » désigne essentiellement le vide, le vide laissé entre uke et tori. Peut-on vraiment combler le vide par des mots ?

Le kukan s’accompagne essentiellement de deux autres principes. Yoyuu que l’on pourrait traduire par surplus, abondance, débordement, et le kyojutsu, qui est l’art de donner une fausse réalité à l’adversaire.

À l’exception du Bujinkan, tous les autres arts martiaux tentent de combler l’espace vide entre le défenseur et l’attaquant. S’ils ne tentent pas de combler cet espace, ils vont tout simplement l’ignorer (par ignorance ou inconscience, je l’ignore). Seul Hatsumi sensei nous enseigne comment utiliser cet espace vacant à notre avantage.

Hatsumi sensei a déjà dit que le tigre est dangereux, seulement si on est sur le chemin de ses griffes.

Je pense que la première règle d’utilisation de l’espace est d’apprendre à bien bouger dans cet espace. Le taijutsu doit être fluide. Les mouvements doivent être rapides, précis et sans saccade. Lorsque je parle de rapidité, je ne parle pas du fait d’avoir des réflexes de jeune coq, mais de pouvoir se déplacer sans se presser, dans l’espace laissé vacant par l’attaquant. Il faut arriver à développer une vision, où on a l’impression que l’attaquant nous agresse au ralenti.

Souvenez-vous de la première fois où on vous frappait au ventre et que vous deviez, avancez, en vous déplaçant en triangle pour éviter l’attaque. Votre corps stressait, vos émotions vous amenaient presque à paniquer. Après quelques semaines déjà, pour le même exercice, vous pouviez vous déplacer sans vous presser, et ce, même si la frappe entrait plus rapidement. Déjà, votre utilisation de l’espace s’améliorait.

Yoyuu 

On peut traduire yoyuu par le mot surplus. S’il y a un surplus d’espace lorsque uke nous attaque, alors pourquoi ne pas l’utiliser. L’agresseur donne son coup de poing. Si son subconscient lui donne l’information que le poing va atteindre sa cible, il va probablement continuer dans la même direction. Si on a assez d’espace et d’habileté pour reculer jusqu’à la limite maximale où le poing peut se rendre, il est probable alors que l’attaquant puisse se mettre lui-même en situation de déséquilibre.

Kyojutsu

On peut également utiliser le kyojutsu pour fausser la collecte d’informations de l’attaquant. Bien que ça ne soit pas aussi simple, on peut tenter de résumer une partie du kyojutsu. De façon simpliste, si vous offrez une cible à l’attaquant, il est probable que dans une logique de combat, il tente d’avoir accès à cette cible. Si vous offrez votre figure aux poings de votre adversaire, au moment où il tentera d’atteindre cette cible, vous devez vous déplacer dans un espace où il ne pourra pas vous atteindre, mais un espace où vous pourrez l’atteindre. Il sera trop tard pour lui pour changer de stratégie. Votre aisance de déplacement dans cet espace est cruciale.

Dans le kyojutsu, on prendra conscience des portes dérobées. Ces sorties d’urgence qui nous permettent d’atteindre la victoire au moment où tout semblait perdu. L’utilisation de ces portes dérobées fait partie du kyojutsu. Leur apprentissage est essentiel pour une victoire contre un adversaire beaucoup plus puissant que nous.

Occuper l’espace

Si uke désire se déplacer à un endroit donné et que vous vous trouvez une fraction de seconde avant lui dans ce même espace, probablement que vous allez réussir à briser ou à l’empêcher de prendre un kamae solide. Si l’espace que la tête d’uke désire occupé et qu’elle est déjà prise, probablement que ce dernier compensera en s’appuyant sur ses lombaires pour éviter la collision et se mettra lui-même en situation de déséquilibre.

Bref, nous avons tellement à apprendre du vide…

Bernard Grégoire

Shihan Bujinkan Québec