Être conscient des principes que le budo nous offre

Pour ceux qui font des arts martiaux depuis longtemps, vous allez vous reconnaître dans ce qui suit. Le maître, que ce soit Hatsumi sensei ou un autre maître qui démontre une technique. En l’observant effectuer sa démonstration, vous reconnaissez quelque chose de familier, quelque chose que vous avez déjà fait auparavant. Confiant, vous tentez de reproduire ce que le maître a démontré, mais en étant honnête, vous réalisez qu’il vous manque quelque chose, que ça ne se fait pas aussi facilement que vous le pensiez. Pire, en essayant de voir ce qui ne va pas, vous avez l’impression de régresser. Vous aviez pourtant déjà réussi ce genre de technique une ou deux fois par le passé, mais en regardant le maître faire, vous réalisez qu’il vous manquait un petit quelque chose pour utiliser pleinement ce potentiel.

Lorsque l’on possède plusieurs années d’expérience derrière nous dans les arts martiaux, nous développons certaines habiletés intéressantes et dans bien des cas, nous n’en sommes pas conscients. Ces habiletés reposent sur des principes bien définis. Mais comme ils ne font pas partie de notre vocabulaire martial habituel, on ne les exploite généralement que très faiblement, on laisse de côté un énorme potentiel qui ne demande qu’à être exploité. Lorsqu’on prend le temps de s’arrêter et de faire quelques recherches sur les principes qui animent le budo, on réalise que l’on utilisait plusieurs d’entre eux sans comprendre leurs fonctionnements. C’est un peu comme savoir lire et écrire, mais, que pour composer un texte qui se tient et qui a du sens, cela demande une certaine compréhension des règles de grammaire et de syntaxe si l’on veut que le texte coule de manière fluide. Dans les deux cas, il y a des principes qui peuvent nous aider à obtenir un meilleur résultat.  

Tout le monde a déjà fait une technique où notre partenaire nous donne un coup de poing et où l’on saisit son poignet pour l’amener au sol tout en appuyant notre autre avant-bras pour faire une pression derrière son coude. On peut utiliser la force brute, mais si le différentiel de stature est trop grand, on ira au-devant d’un échec. Mais si l’on tire légèrement la main de l’agresseur vers l’avant et qu’on le change de direction en l’amenant vers l’extérieur, on peut contrôler aisément une personne de forte stature sans avoir à utiliser une puissance que l’on n’a pas de toute façon. En agissant ainsi, on a fait déborder l’adversaire de sa zone de confort. On vient d’utiliser un principe qui s’appelle yoyu. 

La prise de conscience de ce principe tout simple nous permet de gravir un échelon de plus dans l’apprentissage du budo. Il y a énormément de principes et chacun d’eux nous apporte un avantage tactique pour contrer un adversaire plus fort, plus rapide ou plus agressif que nous. C’est dans ces principes que le budo trouve sa puissance. 

Ne pas chercher à comprendre ces principes  du budo ou pire, les ignorer, nous amènera dans une voie où notre efficacité diminuera irrémédiablement avec les années.

Le bo jutsu

Bo jutsu

Comme les contacts physiques ne sont pas autorisés pour le moment dans les dojos, notre dojo comme beaucoup d’autres a profité de la pandémie pour travailler davantage les armes longues. Je pense que c’est dans l’ordre naturel des choses que d’utiliser des outils qui nous permettent de demeurer à une distance sécuritaire de notre partenaire d’entrainement.

Le bo jutsu reprend du panache. On peut le considérer comme un art martial complet en lui-même. Comme bien des arts martiaux, on peut l’aborder de façon sportive, chorégraphique ou guerrière. Essayons de démêler ces diverses catégories. Séparons d’abord ce qui est guerrier de ce qui est artistique. De nos jours, dans les compétitions d’arts martiaux, on peut voir des gens faire tourner le bo à des vitesses extraordinaires. Ils le font pivoter autour de leur tête, tournoyer du bout des doigts tout en effectuant un jeu de jambes qui ressemble étrangement à de la danse. Dans bien des cas, on utilisera un bâton léger, qui n’a rien à voir avec un bo traditionnel en chêne. J’adore voir ce type de prestation artistique, les gens sont d’une habilité exceptionnelle, mais je ne classe pas cela comme étant un art martial. Ce type de maniement n’a pas sa place sur un champ de bataille et ne fait pas partie du budo. 

Les katas

Il existe un grand nombre de katas de bo où l’on doit affronter un adversaire au sabre ou parfois avec d’autres armes. Ces katas sont une base, un échelon où l’on apprend les rudiments du bâton. On y voit les divers enchaînements, les frappes de base, les feintes, les blocages et tout ce qui concerne l’ABC pour débuter dans l’art du bojutsu. Mais, se limiter à reproduire ces katas de manière robotisée ne permet pas d’exploiter la pleine capacité de cette arme qu’est le roku shakku bo.

La prochaine étape consiste à insuffler de la vie dans la forme morte du kata. Beaucoup de gens effectuent ces formes en suivant un rythme régulier comme s’ils étaient guidés par un métronome. Selon l’enchaînement, si l’on veut rendre le combat réaliste, il faut modifier le rythme et ne pas demeurer dans une logistique linéaire. On doit jouer sur les angles afin que l’adversaire soit débordé, l’amener à un point où il ne saura pas où aller. On utilise du kyojutsu, on joue avec kokyu ho, on utilise du sakki jutsu. Si le kata se fait uniquement au niveau physique, il n’est pas adapté au champ de bataille.

Bo furi

Les furi sont ces exercices de tournoiements du bâton. Ils n’ont pas pour but de faire joli; ils font partie d’une stratégie d’intimidation de l’adversaire. Au niveau le plus basique, le bâton demeure à la même place sur une même ligne. Sans qu’on le réalise, nous nous déplaçons de chaque côté du bâton. Cet exercice est la première étape du bo furi et, à ce stade, on est loin de pouvoir faire un combat. Lorsqu’on le travaille contre un adversaire, il faut réussir à mettre suffisamment de pression sur l’adversaire pour l’obliger à reculer. Il faut que notre distance soit toujours sécuritaire, être suffisamment loin pour éviter une attaque-surprise, mais suffisamment proche pour frapper l’adversaire si l’occasion se présente. Une fois que l’on a maîtrisé cette compétence, il faut pouvoir manipuler l’adversaire pour le diriger là où l’on veut. Je démontre souvent à mes étudiants que l’on peut forcer l’adversaire à tourner à 90 degrés si l’on s’y prend bien. 

On peut voir sur le web énormément de gens effectuer des démonstrations de bo furi. Le bâton virevolte rapidement et c’est du plus bel effet. Mais si l’on prend le temps de regarder le jeu de pied, on réalise que c’est du surplace, qu’il n’y a souvent pas ce travail des jambes qu’exige le budo en général. Par exemple lorsque l’on remonte le bâton vers l’avant, ce geste servait souvent à crocheter le hakama de l’adversaire. Le bâton se prenait dans la culotte ample et obligeait l’adversaire à se cabrer sur ses lombaires. Notre corps est aligné vers l’avant à ce moment-là. Si l’on demeure debout sans assujettir notre position, il est impossible de contrôler l’adversaire.

Du taijutsu efficace

L’utilisation des armes dans le budo nous oblige à mieux percevoir nos erreurs. Je dis souvent à mes étudiants que les armes sont des amplificateurs d’erreurs. Oui, c’est plus difficile au début de travailler avec des armes, mais une fois qu’on a fait l’effort, cela se répercute positivement dans tous nos mouvements et nos déplacements. 

Bernard Grégoire

Dai Shihan Bujinkan Québec

Ésotérisme ou psychologie

Notre art martial est probablement un des plus complexes que l’on puisse trouver sur le marché lucratif des arts martiaux. La plupart des styles d’arts martiaux respectent des règles de marketing afin d’accrocher la clientèle au maximum. L’une de ses règles est qu’il faut que l’étudiant réussisse rapidement à exécuter la technique qu’il a apprise, sinon il se décourage et abandonnera l’entraînement. Pour parvenir à cela, les techniques sont souvent très simples, faites pour être reproduites sans exiger un trop haut niveau de compréhension. 

En second lieu, il faut que l’étudiant ait l’impression qu’il a travaillé fort pour pouvoir retirer une certaine fierté de son nouvel apprentissage. Pour cela, on lui fera faire un grand nombre de pompes, de redressement assis et autre exercice pouvant permettre de développer un aspect cardio puissant. Si l’étudiant est courbaturé le matin suivant le cours, c’est que dans bien des cas, dans son esprit, le cours de la veille était un bon cours. 

Dans notre dojo, je ne mise pas sur le conditionnement physique. Les gens ont la responsabilité de leurs mises en forme. Cela demande une certaine autonomie de fonctionnement qui se fait de plus en plus rare de nos jours. Pour ce qui est des techniques, certaines sont simples et beaucoup d’autres sont difficiles à exécuter. Notre art est vieux de plus de 900 ans et à cette époque, les vieux maîtres ne pensaient pas en fonction de la rétention des étudiants, mais bien à leurs survies.

Un mot qui revient souvent dans le dojo est le mot magique. Souvent lorsque j’exécute une technique difficile que les étudiants ne parviennent pas à reproduire, j’entends ces mots « c’est de la magie ». L’art du Bujinkan est parfois qualifié d’ésotérique. Désolé, il n’y a pas de magie dans notre art, mais il y a beaucoup de psychologie. Notre art est basé sur la compréhension du comportement humain. 

Quel art martial explique à ses étudiants que la technique fonctionnera à cause du réflexe sympathique ou de l’arc réflexe? Combien d’art martial utilise le fait de faire plusieurs attaques répétées afin de créer un automatisme négatif chez l’adversaire ! Combien d’écoles enseignent aux étudiants à esquiver une attaque au sabre en faisant en sorte que l’on joue sur le mental de l’adversaire? Dans une telle attaque, le peu d’écoles qui enseigne à se défendre contre un sabre font tout pour esquiver et fuir l’attaque alors que nous nous y faisons face au point que l’adversaire change son schème de pensée d’offensif à défensif. En agissant de la sorte, l’attaquant ne comprend généralement pas ce qui vient de se passer.

En utilisant ces concepts, certains décriront notre école comme étant ésotérique, quelque chose qui se produit par magie. Les premiers hommes des cavernes qui ont vu le feu lui accordaient sûrement quelque chose de magique. Aujourd’hui, c’est un simple phénomène qui réclame un apport en combustible, en oxygène et une énergie suffisante pour activé le feu. En comprenant le fonctionnement du feu, on sait qu’en le privant de l’un de ses trois éléments, le feu sera absent au rendez-vous. Ce qui était magie est devenu science. La médecine et la psychologie peuvent expliquer les techniques qui nous semblent mystérieuses et ésotériques. Si l’on trouve qu’une technique est magique et ésotérique peut-être que c’est simplement le fait que l’étudiant n’est pas assez avancé pour saisir ce qui fait fonctionner la technique. Les étudiants sont souvent surpris de voir que je peux éviter un sabre en demeurant si près de la lame. Il y a quelques semaines, j’ai donné un cours sur la façon de gérer les distances en utilisant des points de repère. Il n’y avait plus da magie, la plupart étaient capable de se déplacer à la bonne place au centimètre près.

Lorsque l’on ne comprend pas une technique et qu’on ne peut la reproduire, on a tendance à juger cette dernière comme étant inefficace et inutile. Mais en comprenant de quelle façon elle joue sur le mental de l’adversaire, la technique que l’on trouvait désuète quelques années auparavant, prend une tout autre allure. C’est simplement que l’on n’avait pas le niveau de compétence nécessaire pour apprécier ce que plus de 900 ans de culture martiale nous offraient. Pour arriver à saisir toute l’efficacité de ces principes, il faut travailler en sachant que ça ne sera pas facile du tout. Mais après tout, le nin de ninja ne signifie-t-il pas persévérance.

 

Bernard Grégoire

Daishihan, Bujinkan Québec

Mutodori

Mutodori

Cette année, 2017, Hatsumi sensei a démontré qu’un mutodori n’est pas simplement le fait de se défendre à mains nues contre une attaque au sabre. Le mutodori est avant tout un état d’esprit. À mon dernier voyage au Japon, Hatsumi sensei a dit que la compréhension des mutodori était la base du vrai budo.

Le mot clé pour la maîtrise des mutodori est sans contredit le contrôle. Contrôler la situation, contrôler l’adversaire, mais avant toute chose, apprendre à se contrôler soi-même. Première erreur dans l’apprentissage des mutodori, cela n’engage que mon point de vue, c’est probablement le fait que la plupart des gens n’ont pas le contrôle de leurs émotions au moment d’exécuter ces techniques. Hatsumi sensei a répété à de nombreuses reprises que l’on ne doit pas faire de techniques, qu’il faut que les choses se fassent de façon naturelle. Je n’avais qu’à jeter un regard autour de moi pour réaliser que ce n’était pas le cas.

Beaucoup de gens désirent bien paraître aux yeux de Soke et des autres personnes présentent sur les cours. Plutôt que de faire ce que Soke enseigne et de se retrouver en terrain inconnu, ils préfèrent se fier à leurs mémoires et reproduire des pattern où ils se sentent en sécurité. Il faut apprendre à quitter sa zone de confort. Hatsumi a déjà dit de se fier à la partie divine qui est à l’intérieur de nous. Si l’on exécute la technique avec la peur de mal paraître, on manque une partie essentielle de l’apprentissage, l’échec.

Deuxième erreur dans l’étude des mutodori, le contrôle total de l’adversaire. Bien sûr, il faut maîtriser l’arme. Mais l’adversaire a deux bras, il est facile pour lui de sortir un autre couteau si l’on ne focalise notre attention que sur l’arme principale. Il faut prendre conscience du jeu de levier qu’offre le corps humain. Vous contrôlez un doigt qui a une incidence sur le poignet, qui lui-même en passant par le coude positionne l’épaule de l’adversaire de façon à orienter ses hanches changeant ainsi l’orientation et les possibilités de mouvements de l’autre bras. Tout cela aura bien sûr un effet sur l’équilibre et la solidité de la structure de l’adversaire.

Troisième erreur, l’état d’esprit. Lorsque l’on fait une technique, on désire gagner au point d’en faire une affaire personnelle. Le mutodori exige que l’on soit détaché de l’action. Lorsque l’on désire trop fort un résultat et qu’il n’est pas au rendez-vous, le cerveau se retrouve perturbé momentanément. Il faut être détaché du combat et laisser les choses s’enchaîner naturellement. Lorsque l’on regarde Hatsumi sensei faire une technique, il agit comme si l’adversaire n’était qu’une distraction sans importance sur son déplacement d’un point A au point B. Il ne focalise pas sur l’obligation de gagner son combat. Son visage ne montre des signes d’agressivité uniquement lorsque son corps a besoin d’énergie supplémentaire pour effecteur une frappe ou une clé. Aussitôt ce moment passé. Il reprend son aspect paisible et détaché. C’est shizen, c’est naturel.

Hatsumi sensei redirige souvent l’attaque de l’adversaire d’un seul doigt. Il exagère volontairement la situation pour nous démontrer que si nous mettons la pression au bon endroit et au bon moment, nous n’avons pas à utiliser de force physique pour contrôler l’adversaire. Au Japon durant les cours, il n’était pas rare de voir des personnes agripper fortement leur partenaire et tenter de les amener au sol par la seule puissance de leurs muscles. Le plus souvent, ces gens prennent tellement de place qu’ils finissent toujours par bousculer tout le monde autour d’eux. Ils désirent un résultat prouvant leur compétence à maîtriser l’adversaire plutôt que d’essayer de s’améliorer, quitte à mal paraître sur le moment.

Nous avons à apprendre énormément des mutodoris. Pour y arriver, il faut accepter que cela prenne du temps et qu’il faille laisser notre égo de côté.

Bernard Grégoire

Yushu Shihan

Bujinkan Québec

Les caprices du budo

Si ce n’est déjà fait, je vous invite à lire: Les caprices du budo. Les chapitres sur les trois triangles vous donneront probablement un bon indice de la progression que l’on peut avoir lorsque l’on suit la voie du budo.

https://www.amazon.com/caprices-du-budo-French/dp/2981313762/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1498677354&sr=8-1&keywords=Les+caprices+du+budo

L’enchaînement du mouvement

Lors de notre dernier voyage au Japon, en juin dernier, Hatsumi sensei nous a expliqué l’importance que chacun de nos mouvements soit rattaché au mouvement suivant de notre adversaire. Cela semble un peu étrange à première vue, mais c’est d’une logique tactique irréfutable.

Pour démontrer ce principe, nous avons débuté avec une saisie au collet d’une main et une attaque de l’autre main. On doit partir du principe que tout le corps est relié. L’avant-bras est relié au bras, qui est relié à l’épaule. Par le biais des clavicules, chacun des bras a une interaction avec l’autre bras. Par ce système de levier, on peut arriver à limiter et à contrôler le mouvement que uke peut faire. En jouant sur les différents axes que peut prendre la ligne des épaules, on contrôle alors le bassin de l’adversaire. Et, de là, on peut prendre le contrôle de ses jambes. Lorsque c’est bien fait, on peut non seulement diriger le bras de uke, mais également tout son corps. On limite ses options à un point tel qu’il n’a plus qu’une seule possibilité de mouvement. On en arrive à décider à sa place sur le type de riposte qu’il peut effectuer.

La plupart des techniques, lors de notre séjour, reposaient sur ce principe. À plusieurs reprises Hatsumi sensei est revenu sur le sujet. Ce qui était vrai pour le taijutsu l’était également pour les armes. Hatsumi sensei nous a démontré des techniques de tsurugi assez incroyable où notre arme repositionnait l’arme, le bras et le corps de l’adversaire, afin de gérer ses mouvements suivants.

Le contrôle du bras de l’attaquant peut se faire de différentes façons. On peut le travailler avec notre main ou simplement en utilisant notre avant-bras pour rediriger le système de levier du corps de l’adversaire. Plusieurs années auparavant, nous avions abordé ce sujet avec Oguri sensei. Avec les années, une meilleure compréhension m’a permis d’apprécier davantage ce type de contrôle de l’adversaire.

Bernard Grégoire